JEUNES PUPILLES

Par Damien Aubel
le Jeudi 04 Janvier 2018

jeunes pupillesJusqu'au 4 mars, la BnF déploie sur ses cimaises le travail des lauréats de la Bourse du talent 2017. Téléobjectif sur la fine fleur de la photo en plein épanouissement.


Plus d'une décennie que la BnF a les jeunes pousses de la photo à l'oeil. Et que l'enceinte de l'écrit accueille dans ses murs les objectifs les plus affûtés et les plus prometteurs. Ceux que couronne la Bourse du talent. Et le millésime 2017, qu'on retrouvera dans les pages du livre que lui consacrent les éditions Delpire, Fragilité(s), vaut le coup d'oeil. 

Ou peut-être faudrait-il d'abord décliner oeil au féminin et en japonais. La lauréate de la section Reportage, Chloé Jafé, oeuvre à la lisière de l'enquête : immersion, circonscription d'un milieu donné. Mais elle pratique aussi une forme de recréation épurée, stylisée : ses noirs et blancs ont la suavité de ligne, le sens des contrastes, la minutie compositionnelle des orfèvres des studios. Surtout, elle révèle ce qu'occultent les flambées de violence, ce que voilent les denses contextures des rapports hiérarchiques. A savoir, la place des femmes au sein des yakuzas. Jean-Michel André qui, lui, a été distingué dans la catégorie Paysage, procède au même travail de dessillement. Sa série Borders – il préfère parler de « recueil » - n'est pas un énième aperçu illustratif de la jungle de Calais. Mais bien plutôt un travail de phénoménologie. Qui donne à voir ce que l'urgence de l'actualité, les rushs d'émotion de l'indignation légitime ou du sentimentalisme poisseux couvrent trop souvent d'une taie. On veut parler du milieu, au sens presque de biotope. Cette géographie de sable et d'eau, de minéral et de végétal, où a poussé cette triste jungle. Les clichés respirent littéralement, accueillent l'air et les plissements du paysage. Comme pour restituer le monde à ceux qui ont tout perdu. Youquine Lefèvre, elle, l'emporte dans la catégorie Portrait avec sa série Far from Home. Des dépossédés, là encore : des sans-famille, des gamins placés dans un foyer suisse. Foyer au sens le plus primitif du terme, tant les visages semblent irradiés, comme baignés d'une douce incandescence. Façon de suggérer que ces vies prématurément cabossées se chauffent elle aussi à la chaleur d'une famille. Celle, au moins, que constituent l'objectif du photographe et nos propres rétines. Façon de montrer ce qui peut se dissimuler de pure lumière sous les trop voyants scénarios misérabilistes qu'un réflexe spontané nous aurait poussés à plaquer sur pareil thème. 

Si on nous dit « trisomie », la larme vous vient à l'oeil. Et brouille notre regard dans le flou un peu visqueux de la compassion. Nous frappant ainsi de cécité, nous rendant inaptes à exercer le plus simple et le plus complexe privilège de l'oeil : voir. Voir, comme dans série de Sanjyot Telang, Fashion Misfits (catégorie Mode) ce qui devrait crever les yeux. La beauté de la mise des jeunes gens portraiturés. Leur raffinement vestimentaire : plissés, superpositions, alliages chromatiques, noces des matières et des textures. La photo désembue le regard, nettoie nos représentations, et c'est ce que démontre éloquemment une fois de plus le cru 2017 de la Bourse du talent.

Jeunes photographes de la Bourse du talent 2017, BnF François-Mitterrand, jusqu'au 4 mars 2018-01-02
Fragilité(s), éditions Delpire, 128 p., 30€

Retour | Haut de page | Imprimer cette page