Exposition Songs of Peace : Francis Ledwidge, au Centre culturel irlandais

Par Damien Aubel
le Samedi 27 Janvier 2018

patricia burns
Patricia Burns, Eastwards II, 2016, huile sur toile

DES ARBRES ET DES HOMMES

Une belle exposition collective salue la mémoire de Francis Ledwidge, poète irlandais à qui la Première Guerre mondiale fut fatale. 
 

Ars longa, vita brevis. On sort de la belle expo du Centre culturel irlandais, cet avant-poste de la terre d'émeraude et de tourbières à Paris, en se disant que les arts visuels sont une conversation ininterrompue par-delà la durée restreinte de nos vies. Un dialogue qui peut prendre la forme d'un hommage. Ainsi l'Irlandais Francis Ledwidge (1887-1917), fauché sur un champ de bataille en 1917, survit, à travers un jeu de réfractions et d'allusions plus ou moins explicites, dans des oeuvres du nouveau millénaire. Comme une façon de convier Ledwidge à participer postmortem à un petit cénacle de peintres, vidéastes, plasticiens.

Qui ont commun une même appréhension, à la fois élégiaque et foncièrement subjective du paysage. Qui cherchent tous, chacun par ses moyens propres, à combler le fossé qui sépare l'homme de la nature, notre monde intérieur de celui, tout extérieur, des arbres, des rivières et des champs. Car Francis Ledwidge ne fut pas seulement un war poet – du nom que les Britanniques donnent à ces poètes engagés et souvent broyés dans la grande boucherie de 14-18. Pas plus qu'il n'est réductible, lui qui est issu d'un humble milieu, à cette autre sous-espèce qu'est le poète-prolétaire, ce travailleur touché par l'aile de la muse. La preuve, le surnom par lequel il est entré dans la postérité : le « poète des merles ». Un sentiment aigu, vibrant de la nature, l'ancrage vital dans son cher comté de Meath, irriguent sa production. Et les oeuvres réunies au Centre culturel irlandais ravivent cette intuition fondamentale, si manifeste dans ses poèmes : que la nature est un prolongement de notre subjectivité.

Ainsi, la Dublinoise Patricia Burns, qui s'efforce de recréer, dans la peinture, le décor banlieusard de son enfance. Mais des franges d'arbres comme autant de rideaux opaques, mais une atmosphère vaporeuse, brumeuse, s'interposent entre la maison parentale et son regard. Comme si la nature était le double de la mémoire, qu'elle reproduisait son (dys)fonctionnement, ce voilement, cette occultation du souvenir au fil des ans. Autre version de la nature comme « monde métaphorique », pour parler comme André breton : les trois écrans de la vidéaste Clare Langan, dont on se rappelle un très beau clip pour Sigur Ros. Ici, c'est un triptyque animé, qui saisit, au ralenti, une onde fraîche, étincelante de lumière, comme une pulvérulence argentée. Echo direct d'un poème de Ledwidge qui faisait jaillir, dans ses sonorités et ses images, le cours d'une rivière. Mais façon aussi de donner à voir une autre image, toute intérieure et psychique, celle-ci : la façon dont on se représente le temps, comme un flux, un écoulement. Avec, en sus, ces papillotements dorés, qui luisent comme l'ostensoir du souvenir baudelairien, comme pour rappeler la valeur éminente que prend, pour nous, ce temps perdu, révolu.

Mais le plus poignant, et le plus éloquent, est sans doute l'huile sur toile de Mick O'Dea, grand nom de la peinture irlandaise des dernières décennies, The Blackbird. « The blackbird », le merle, l'oiseau-totem de Ledwidge. Qui est bel et bien là, représenté sur la toile, dans sa capote de soldat, au milieu d'un paysage de dévastation : teintes terreuses, fangeuses, même. Quelque chose comme la quintessence de ces innombrables sites bucoliques transformés en marais meurtriers, en pièges de boue et de désolation au fil des combats. Ledwidge, spectral, comme déjà mort, semble peint à une autre échelle que les arbres du fond, mais avec les mêmes tonalités de glèbe humide, et donne l'impression d'être happé par son environnement. Comme si ce cadavre en sursis, ce revenant, était englouti par la nature. L'expérience la plus subjective, la plus privée qui soit – notre mort – devient un élément d'un tout plus vaste. Une émanation de ces arbres saccagés par la guerre, de ce sol meuble, amorphe. De la peinture comme consolation : rappeler qu'au moment crucial qui nous sépare du monde des humains, un autre monde, d'humus et d'eau, nous accueille. Nous ne sommes pas seuls, la nature est là.

Exposition Songs of Peace : Francis Ledwidge, au Centre culturel irlandais, jusqu'au 13 mai

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