CONNAISSANCE DE L'EST

Par Damien Aubel
le Mercredi 03 Janvier 2018

guiderExposition Enquêtes vagabondes – Le voyage illustré d'Émile Guimet, musée Guimet Du 6 décembre 2017 au 12 mars 2018.
Une captivante expo retrace le périple oriental d'Emile Guimet- et la gestation du musée qui porte son nom.


« C'est un aventurier. Mais un aventurier fin-de-siècle. Il ne voyage pas pour le profit mais pour le plaisir des yeux. » Ella D'Arcy, la Henry James au féminin de la vénérable Albion, ne nous en voudra pas de paraphraser la nouvelle qui lui a valu de passer à la postérité, « La Pèlerine du plaisir ».  Car c'est bien cela que fut Emile Guimet (1836-1918) : un aventurier du regard. Un Jules Verne qui aurait quitté son fauteuil et qui, flanqué de son acolyte, le trop négligé Félix Régamey (1844-1907), qui mérite mieux qu'une note de bas de page dans les histoires de la peinture, aurait pérégriné vers l'Est, l'esprit et l'oeil aussi ouvert qu'un Michel Strogoff. Et ce n'est pas pour rien que la très belle affiche de l'expo a des allures de madeleine visuelle, qu'elle fait surgir des réminiscences de scènes burinées dans le cuir – ces scènes qui, comme autant d'invitations aux voyages, blasonnaient les couvertures des éditions Hetzel de Verne. 

Si Guimet a maillé une partie du globe, promené son regard de l'Egypte au Japon en passant par la Chine et les Etats-Unis, c'est le versant asiatique de son périple, mené de concert, donc, avec l'ami peintre Régamey, qui fournit la matière de cette expo, riche et palpitante comme un roman-feuilleton cosmopolite. Parce que l'enjeu est, littéralement, historique : le périple de Guimet, au mitan des années soixante-dix du 19 e siècle, constitue le noyau germinal du musée éponyme. L'acte de naissance de cette institution qui prouve aujourd'hui, comme le rappelaient, lors de la visite au cours de laquelle ils nous ont cornaqué, Pierre Baptiste et Critina Cramerotti, les co-commissaires de l'exposition, que la rigueur scientifique, l'érudition immunisée contre toute tentation folklorisante, peuvent s'allier aux saveurs de l'aventure. Celle, donc, de la genèse de ce haut-lieu des arts asiatiques. D'où le déroulé de l'expo, qui alterne objets (souvent splendides, mention spéciale à la réplique du Mandala du temple Toji, commandée par Guimet lui-même, groupe statuaire bouddhiste somptueux qui clôt la visite), toiles retrouvées de Régamey, résumés biographiques... bref, tout ce qui fournit la chair même de l'endroit.

Les grands capitaines du XIXe étaient moins de fiers loups de mer que des héros de l'industrie, et Guimet ne déroge pas : fils d'un Lyonnais littéralement haut en couleur (Jean-Baptiste, le géniteur, est passé à la postérité pour l'élaboration d'un bleu outremer de synthèse), il reprend le flambeau de son industriel de père. Mais sa couleur a lui a les teintes des horizons lointains et les laboratoires l'inspirent moins que les cabinets des collectionneurs. Ses premières amours sont ensablées comme le sphinx baudelairien : Guimet est féru d'égyptologie. Mais ce n'est que le prologue de la geste d'Emile. Qui commence véritablement en 1876 lorsqu'à New York, il rejoint Félix Régamey.  

L'Orient d'où vient la lumière

Pendant qu'il débarque sur les côtes du Nouveau Monde, arrêtons-nous un peu sur l'autre moitié de ce tandem nomade, qui rappelle, incidemment, que le socle de toute aventure digne de ce nom, c'est l'amitié. Le Pylade de notre Oreste lyonnais est issu d'une famille genévoise ; pétri de républicanisme, il a ses entrées dans les cercles lettrés et esthétiques de l'époque ; aux Etats-Unis, il exerce son regard et ses pinceaux sur diverses communautés ; mais c'est l'archipel nippon (Cristina Cramerotti le qualifie de « monomaniaque du Japon ») qui l'éblouira. Hélas, l'Histoire, cet impitoyable procureur, l'a relégué aux oubliettes, voyant sans doute dans ses toiles l'empreinte d'un ethnocentrisme mal purgé. C'est injuste, car l'exotisme a pour lui moins d'appas que la chronique peinte et dessinée – et c'est bien ce que lui demande Guimet lorsqu'ils quitteront la jeune république extrême-occidentale pour le vieux monde extrême-oriental : fournir la toile de fond contextuelle et visuelle de ce qui deviendra le futur musée.

Voici donc, en 1876, nos deux amis qui mettent la barre à l'Est toute depuis les Etats-Unis. Première étape : le Japon. Régamey engrange les notations quotidiennes, les observations sur le vif. Puis c'est la Chine. Déconvenue. L'Empire du Milieu n'est plus, aux yeux de nos deux baladeurs de l'Orient, qu'un pays en plein déclin. L'Inde, Ceylan suivent. Nouveau dépit : le bouddhisme, estime Guimet, est « fort dégénéré ». Car c'est sans doute l'aspect le plus original de cette équipée : Guimet s'est embarqué dans une véritable aventure spirituelle, une entreprise très « XIXe siècle » pour le versant comparatiste, très « XVIIIe siècle » pour l'ambition encyclopédique : s'interroger sur le fait religieux dans son universalité, ramener sa diversité à quelques structures essentielles. Et le futur musée devait, à l'origine, être un musée des religions. 

Le périple aura duré deux ans et, en 1878, le collectionneur et le peintre retrouvent les latitudes parisiennes. Et le rythme de ses événements politico-artistico-mondains : la capitale accueille, en 1878, l'Expo universelle, histoire de faire passer l'amère pilule de la défaite de 70 et de redorer son blason. Guimet saisit l'occasion pour présenter une partie des trouvailles récoltées à l'Est. Mais surtout, il mûrit son projet de musée. 

Dès lors, l'aventure se confond avec celle du lieu. Aventure, là encore, puisqu'on trouve l'obligatoire rebondissement : Lyonnais jusqu'au bout des ongles, Guimet ne posera pourtant ses vitrines qu'un temps dans sa ville natale. C'est à Paris que le projet donnera toute sa mesure. C'est à Paris que ce rêve d'« un musée qui pense, un musée qui parle, un musée qui vit », selon la formule de son concepteur, prendra définitivement forme : les trois coups de l'inauguration seront frappés en 1889. Trois coups, ou, vaudrait-il mieux dire, trois accords de piano : Guimet, fervent mélomane, souhaitait organiser son musée à la façon d'une composition musicale. Et peut-être fallait-il commencer par là, dire combien cette déambulation savamment guidée, mais jamais aride, était une fête des sens. Si la musique est une métaphore, les jouissances visuelles, elles, sont bien réelles : chatoiements chromatiques ici, luxuriance des modelés là, variété des choses vues et exposées. Une aventure des yeux, on vous disait.

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