Obama a eu le prix Nobel de la paix, mais la littérature américaine va-t-elle bien ?

Par Vincent Jaury

J'ARRIVE AU BAR DU FUMOIR, où j'ai rendez-vous avec Marc Weitzmann, journaliste à Transfuge, romancier et fin connaisseur de littérature américaine. Autour d'un verre, je commence à lui parler d'un dossier sur la littérature américaine, lui disant qu'il serait temps de faire un état des lieux. Il fronce les sourcils et, radical, me répond que l'âge d'or de la littérature américaine est bien fini. « Regarde, me dit-il, tous les auteurs qu'on adore ont plus de 70 ans : Philip Roth, Robert Stone, Louise Erdrich, Don DeLillo... Où sont les jeunes qui promettent ? - Euh... »

Voilà comment est venue l'idée du dossier, voilà comment est venue cette question polémique : la littérature américaine vit-elle la fin de son âge d'or ?

Polémique, d'abord, parce qu'en France, la presse, dont Transfuge, ne jure que par elle, ou presque. Rappelons d'ailleurs que ça n'a pas toujours été le cas : dans les années 50, peut-être les pires pour la littérature française, derrière le Nouveau Roman, la littérature américaine s'est retrouvée très discréditée. Robbe-Grillet regrettait que « papa Hemingway se soit perdu dans le western révolutionnaire espagnol et la philosophie barbue de la pêche au grand poisson ». Et Claude Simon, qui n'avait pas froid aux oreilles, regrettait pour sa part que « Faulkner n'ait pu résister au plaisir (ou au démon) des grands mots (la justice, le devoir, le courage, l'amour, etc.) et à celui de nous livrer des “messages” d'une consternante platitude, d'un consternant conformisme (la femme incarne le Mal, il faut respecter la vie des Noirs mais les tenir à distance, la guerre est mauvaise, l'homme ne peut se racheter que par la souffrance...) ».

Aujourd'hui, c'est vrai, on ne jure que par elle. Mais notre enthousiasme n'est-il pas aussi notre aveuglement ? Notre passion n'est-elle pas un frein à notre clairvoyance ? Quand on lit dans les pages du dossier américain du magazine Lire du mois dernier que Pat Conroy est tenu pour être un bon écrivain du Sud dans les traces de Faulkner, on a envie de se demander avec Levinas : « Quelle heure est-il ? », car son roman est affligeant. Ce dossier pose une question qui va à revers d'une tendance générale de la presse française.

Polémique aussi, puisque, comme vous le verrez dans le dossier, tout le monde n'est pas d'accord. J'ai demandé à notre chroniqueur Eric Miles Williamson, romancier américain, de nous faire un texte : l'âge d'or du roman prolétaire vient juste d'arriver ; à Larry Fondation, romancier américain et grand ami de Williamson, qui pense que là où il habite, à Los Angeles, depuis les années 30, rien ne va plus et qu'il va falloir attendre encore pour voir naître le grand roman social ; à Alain Mabanckou, ancien chroniqueur à Transfuge, romancier du best-seller Verre Cassé et prix Renaudot en 2006, professeur de littérature francophone et de littérature comparée à l'UCLA, qui, enthousiaste comme toujours, affirme que depuis les années 70, la littérature afro-américaine est en pleine explosion ; et enfin à Marc Chénetier, la raison du dossier, la mesure universitaire du plus grand connaisseur académique de littérature américaine en France. Pour lui, la notion même d'âge d'or n'existe pas !

Pris d'un certain vertige devant la question gigantesque de l'âge d'or américain, je n'avais pas su répondre quand Weitzmann m'avait demandé qui étaient les jeunes romanciers prometteurs aux États-Unis. J'y ai réfléchi depuis : le kafkaïen Nathan Englander, le proustien Daniel Mendelsohn, l'inclassable Vollmann, bien sûr. De là à parler d'un âge d'or, un si grand mot...

Je tiens à ajouter, devant l'agitation de ce mois d'octobre autour de l'affaire Polanski, que je soutiens notre cher ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand - dont la vie sexuelle m'importe peu, et qui j'espère, en cinéphile et littéraire qu'il est, fera son maximum pour protéger la culture. Cela fait combien d'années que nous n'avons pas eu un ministre de la Culture... qui s'intéresse réellement à la culture ? Et, bien sûr, mon soutien va aussi à une autre victime de l'opinion populaire, laquelle s'est refait une morale à peu de frais, s'est lavée de ses fautes - on est tous coupables, écrit Kakfa - en faisant ses griffes sur un homme devenu bouc émissaire mondial, devenu pédophile au même titre que Marc Dutroux : Roman Polanski. La passion de l'égalité a encore fait des ravages, au cri de « la même justice pour tout le monde », une tête vient de tomber, vous pouvez en être sûr, Polanski est à terre. L'opinion populaire a mué en tribunal révolutionnaire. La justice va faire son travail, jugera Polanski dans une recherche longue, pénible, qui sera la plus juste possible. Il faudra des centaines d'heures d'audience pour démêler le vrai du faux, pour résoudre cette énigme complexe. Polanski a été jugé par le pire des tribunaux : celui qui n'attend pas et qui entache au plus vite. Il aurait fallu un peu de patience, un peu de pitié. Mais c'est trop tard. Un homme est à terre. Son âme foutue.


P-S : Nos condoléances à notre ancienne collaboratrice Simone Arous qui a perdu son mari Robert Louit, excellent traducteur de Ballard notamment, qui contribua, trois ans durant, par son immense érudition, à la qualité de notre magazine.

P-P-S : Nos condoléances à la famille de Jacques Chessex, grand écrivain du canton de Vaux, qui vient de décéder. C'est un auteur que nous suivions depuis longtemps, prix Goncourt pour son magnifique roman L'Ogre. Fabrice Lardreau qui, pour Transfuge, suivait son travail année après année, nous parlait toujours de sa gentillesse et de son enthousiasme à répondre à nos questions. Un grand poète vient de disparaître, à l'âge de 75 ans.

Erratum : nous publions ici le message adressé à la rédaction par Michèle Tauber : « Voici une petite clarification concernant votre parenthèse dans Transfuge n° 26, p. 23, où j'aurais affirmé qu'Aharon Appelfeld n'était pas “un écrivain de la Bible” : “Le Pentateuque est mon école d'écriture”, c'est en ces termes qu'Aharon Appelfeld s'exprime concernant son rapport à la Bible. Ernst, héros de L'amour soudain est du même avis : “La prose biblique doit être un exemple pour celui qui écrit.” On peut se référer à Transfuge n° 4, p. 28 et 31, où il me semble avoir défini dans ce sens la nature des liens d'Appelfeld avec les cinq premiers livres de la Bible » •

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