Le nazisme au village

Par Vincent Jaury

Des enfants sont attachés, dans leur lit : ils ne pourront pas se masturber. Il s'agit là d'une scène du dernier film de Michael Haneke, Le Ruban blanc, Palme d'or à Cannes. Ce chef-d'oeuvre, qui dépeint en 1913 un village protestant du Nord de l'Allemagne, formule une idée qui passionne toujours : les racines du totalitarisme. Pour Haneke, ces enfants brisés par l'autorité des pères, frustrés à l'extrême par le rigorisme protestant, sont les futurs nazis du IIIe Reich. La violence qu'on leur inflige muera en brutalité nazie. L'acceptation absolue des principes protestants sans la possibilité d'un regard critique, prépare l'acceptation totale du programme d'Adolf Hitler, dont - comme on le sait - aucun point ne pouvait être discuté.

Mais il y a plus à voir dans ce film. Haneke nous montre un village qui vit au rythme des saisons, des moissons aux jours de neige. Le rythme du montage nous fait sentir un temps qui passe lentement. Les journées sont répétitives et monotones : on s'ennuie beaucoup dans ce village. Or, on sait bien que le nazisme s'est nourri de cet immobilisme, de cette langueur. Le IIIe Reich allait devenir « l'ère du mouvement ». Les nazis feront tout pour que le régime soit « une constante marche vers des objectifs nouveaux », nous dit Hannah Arendt. Ils joueront sur la haine du statu quo - haine partagée par tous les hommes. Autrement dit, ils feront tout pour exciter les hommes en permanence. Le rapport au temps sera beaucoup plus intense : « Faut que ça bouge ! », aurait pu être leur slogan. Et, on le comprend au visionnage de ce film, les villageois ont dû être particulièrement sensibles à cette accélération du temps. Malheureusement, la recherche de vitalité a aveuglé beaucoup d'Allemands de l'époque, des villages aux villes, sur le programme criminel nazi.

Autre chose : les règles du village sont implacables, les codes sociaux sont tout, on doit s'incliner totalement devant eux, il n'y a aucune place pour la passion, encore moins pour les pulsions. Il y a cette scène bucolique où l'instituteur et sa fiancée Eva partent dans les champs sur une carriole et s'embrassent. Eva ressent finalement une angoisse car ils viennent de transgresser un interdit, et elle demande à rentrer immédiatement. Que dirait-on s'ils étaient vus ? Quel regard Dieu pourrait-il porter sur ce péché ? Hitler et ses sbires ont compris quelque chose : la respectabilité pesante de la bourgeoisie, qui ressemble sur certains points à cette respectabilité extrême des petits villages, devait être détruite. Ils ont su voir la souffrance et l'angoisse qu'a pu engendrer ce mode de vie. À l'injonction des temps démocratiques : « Tu es ce que tu sembles être », se substitue l'activisme totalitaire, promesse d'un avenir héroïque, nous dit Arendt. Brutal, donc authentique, clament les nazis.

Enfin, Haneke nous fait voir un village qui vit en autarcie. Ses habitants vivent en dehors du monde. La femme du médecin doit supplier l'instituteur de lui prêter sa bicyclette pour aller en ville, sinon elle n'a aucun moyen de s'y rendre. Là encore, on comprend que les promesses faites par les nazis aient pu séduire les villageois : le colonialisme allait faire place à l'impérialisme, l'esprit de conquête. Pour ces villageois à la vie étriquée, l'aventure allait être à portée de main. La Première Guerre mondiale les avait déjà libérés d'un joug insupportable. Ils en redemanderont : tout sauf la vie d'avant-1914.

Les enfants de ce village auront entre 20 et 30 ans quand Hitler accédera au pouvoir. La tentation du fanatisme sera forte, pas seulement parce qu'ils viennent d'un village, mais simplement parce qu'ils sont jeunes. Cioran, dans un magnifique texte (Mon pays, publié aux Cahiers de l'Herne), justifie comment, jeune, il a été attiré avec Mircea Eliade par un mouvement antisémite : « Celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas au fanatisme, à la fureur, à la démence est un imbécile. On n'est libéral que par fatigue, démocrate par raison. Le malheur est le fait des jeunes. (...) Ce sont eux qui ont besoin de sang, de cri, de tumulte, et de barbarie. (...) Ajoutez à cela que le jeune est théoricien, demi--philosophe, et qu'il lui faut coûte que coûte un “idéal” déraisonnable. Il ne s'accommode pas d'une philosophie modeste : il est fanatique, il compte sur l'insensé et en attend tout. » Hitler savait cela. Et les Allemands, jusqu'aux campagnes, devinrent des voyous.

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