Saul Bellow...

Par Vincent Jaury

Vous nous avez quittés, Saul Bellow, ce mardi 5 avril, à 89 ans. Quand j'ai appris votre départ, je me suis demandé si votre dernière pensée était allée vers un livre, vers l'un de vos livres, vers l'ensemble de vos livres, vers un homme, une femme, des enfants ? Je me suis demandé aussi si cela comptait, au seuil de la mort, d'avoir eu ce prix Nobel de littérature en 1976, cette décoration. Et puis j'ai pensé à mon ingratitude, de ne plus vous lire depuis un certain temps déjà, de ne plus faire vivre vos idées en moi.



Une ingratitude, hélas, bien partagée : sur les rayonnages de nos librairies, vos livres ne figurent plus. Alors que votre oeuvre est immense. Ce n'est pas une question de talent, bien sûr, nous savons que vous en avez, et vous avez même du génie. Il paraît juste que vous n'êtes plus à la mode, mais alors plus à la mode du tout. C'est Philip Roth qui occupe toute la place. Lui est à la mode, tout le monde le lit, et même les universitaires français, garants du temps long, tombent dans le piège : il n'y a de thèses que pour lui. C'est qu'aujourd'hui, le passé ne compte plus, ce qui compte, c'est d'être de son temps. De lire ce qui est de son temps. Comment ne pas détester le monde tel qu'il va ? se dit-on parfois. Je suis sûr que cette modernité ne vous convenait pas, Saul Bellow, vous qui aimiez depuis votre plus jeune âge regarder vers le passé, apprendre des anciens, des Grecs, de vos racines juives, de Shakespeare, de Schopenauer?



Car oui, vous étiez un grand intellectuel. Vous avez lu et relu La phénoménologie de l'esprit de Hegel, le texte qui traite précisément de la conscience dans l'histoire : le silence aristocratique de l'Ancien régime ; « la parole du déchirement »du Neveu de Rameau ; la phase utopique du Moi de Rousseau ; la perversion du Moi dans la Terreur ; le romantisme allemand, la « belle âme » ou la confession de son chaos intime ; le « je » impérial représenté par l'Empereur Napoléon et l'encyclopédiste Hegel, qui conquiert l'universel, mettant fin à l'histoire. C'est impressionnant de savoir que chacun de vos personnages romanesques incarne une étape de l'histoire selon Hegel.



Vous avez aussi ouvert un chemin pour les écrivains américains. Quand tous les écrivains américains des années 1930 ne juraient que par les classes sociales et le marxisme, vous avez su regarder du côté de Freud dans votre premier roman, Dangling man. Quand Hemingway, figure écrasante, imposait ses héros de l'âge aristocratique du silence, se héros honteux de parler d'eux-mêmes, de leur vie intérieure, vous avez osé inventer des personnages dans les traces de Robert Musil, des personnages du stade de la « belle âme », avec une analyse profonde de soi, des érosions du Moi ouvert au « tout venant du vécu », fissuré de l'intérieur, sans unité, fait de miettes.



Saul Bellow, vous n'étiez pas pour autant dans le deep time du matin au soir, plongé dans La phénoménologie de l'esprit, ou autre ouvrage de haute volée. Vous auriez été un intellectuel français, dans ce cas là. Non, en plus d' Hegel, vous riiez. Vous ne riiez pas de ces rires d'adultes qui, comme des flèches, blessaient le petit Elias Canetti. Ces rires qui visent les faiblesses des autres pour mieux cacher les siennes. Vous, c'était plutôt le rire qui va contre soi, le rire qui apaise sa propre détresse. Le rire de l'homme qui sait qu'il est petit, et qui n'hésite pas à le dire. D'ailleurs, quand on vous demandait si vous vous considériez comme un intellectuel, vous répondiez que vous n'étiez qu'une paire d'yeux. On pense évidemment à Woody Allen. A Philip Roth. Au clown. Au schemiel. Pierre Dommergues en conclut à un humanisme tout entier contenu dans l'humour.



Saul Bellow, nous profitons de votre départ pour corriger notre ingratitude en vous rendant hommage dans ce dossier, en donnant la parole à Cynthia Ozick, Norman Mailer, Anthony Burgess. Et ne vous donnant la parole, une dernière fois, sur quinze pages, au cours de longs entretiens.



Après il restera vos livres, on ne vous entendra plus. « Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte »,écrivait Charles Péguy.

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