Claudio Magris, un écrivain "décalé"

Par Vincent Jaury

A Canal+, on dirait de Magris qu'il est un écrivain « décalé ». En fait, à Canal+, on ne dirait rien du tout de Magris, pour une raison très simple : c'est que Magris est vraiment décalé. Ce qu'il écrit n'est pas dans l'air du temps, ni sociologique ni intimiste, c'est ailleurs. Ailleurs, c'est entre autres dans les textes traditionnels. Ce qui m'a mis la puce à l'oreille, il y a de ça quelques années, c'est un texte que j'avais lu de lui dans son livre Danube, intitulé  Les vieux bouquins, la vie et la loi. Magris y raconte qu'il est tombé, chez un bouquiniste tchèque, sur un traité d'un certain docteur Kachnik,  à propos de la doctrine de l'Eglise. Il y fait des distinctions entre les différents types de péchés et de vertus, il y conseille par exemple aux hommes de ne pas croire que l'amour de la solitude est un signe de « profondeur et d'élection spirituelle », pour assurer que la sociabilité est la condition où l'on est soi-même. Magris voit dans ce traité qui établit catégories et lois une sagesse, une compréhension subtile de l'homme, qu'il réutilise dans son travail. Il y observe aussi une pensée qui reprend à rebrousse-poil l'idée moderniste de la vitalité : la vérité n'est pas toujours du côté de la vie, nous dit Magris, elle est aussi, et nous avons tendance à l'oublier, du côté du code. D'ailleurs, qu'est ce que l'art, pour Magris ? 

« C'est la capacité de chercher et d'instaurer librement une loi ; seule la force de mettre de l'ordre dans le flux des contradictions de la vie rend justice à ces contradictions... » La vitalité a ses limites : « Quand on confond en les mettant sur le même plan tous les faits et gestes, au nom de cette philosophie du « c'est la vie », (...) le jugement se brouille et la vitalité elle-même s'affaiblit, empêtrée dans le faux. La conscience et la rigueur de la loi n'étouffent nullement la passion, mais lui communiquent  au contraire force et réalité. » N'allez pas dire pour autant qu'il est réactionnaire, il ne l'est pas. Son oeuvre est traversée par la pensée progressiste, qu'il tourne et retourne, avec mesure. Je décidai donc de rencontrer cet homme à l'oeuvre si singulière, nourrie de tradition autant que de modernité. Ce qui ne fut pas fait physiquement, mais, lui à Trieste moi à Paris, nous avons échangé par mail sur son dernier roman : Vous comprendrez donc, réflexion sur la mort et sur l'amour.


 





 


 


 


 

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