Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

21 mai.

Droit de suite et pêche à la mouche

Ceux qui, crayon en main, lisent et notent scrupuleusement les titres inspirant cette feuille hebdomadaire -l’orgueil de penser qu’il est de tels internautes n’est pas un péché; tout au plus un œdème de l’ego- savent déjà que William G. Tapply, auteur américain d’une vingtaine de romans policiers, fait un parfait compagnon de route pour les dimanches d’élection, lorsque l’envie de taquiner la truite se fait la plus forte. A ces lecteurs attentifs comme aux autres, on précisera aujourd’hui que la camaraderie de Tapply est appréciable même sans campagne, sans politique et sans urnes. Après Dérive Sanglante publié l’an passé, le premier de ses romans à être traduit en France, William G. Tapply signe Casco Bay, le deuxième volet des aventures de Stoney Calhoun, guide de pêche rendu amnésique sept ans plus tôt par un mystérieux “coup de foudre” et qui peu à peu prend conscience que ses réflexes pourraient être ceux d’un ancien flic. Entre pêche -au bar, cette fois-; façonnage de mouches; sciage, coupe et transport de bois pour l’hiver, Stoney et Ralph, le chien capable de bien des tours (“Ralph regarda Calhoun un moment, puis il eut l’air de hausser les épaules.” p 253), vont croiser la route d’un tueur qui s’en prend à des méchants (mais pas seulement) et se plaît à abandonner ses victimes transformées en charbon de bois sur quelque île déserte... Ce qu’il y a de formidable avec Tapply, c’est que même en ignorant ce qu’est une “Gurgler”, une “Clouser Minnow” ou une “Deceiver”, même en se fichant absolument de découvrir le coupable, on passe un admirable moment, au fond des bois du Maine, ou au bord de l’eau. Et ce qu’il y a de formidable avec ses romans, c’est que le deuxième est aussi bon que le premier.

Casco Bay William G. Tapply Traduit de l’américain par François Happe 304 p., Gallmeister, 22,90€


19 mai.

Journée de la femme, acte II

Pourquoi nous aimons les femmes. Question sans point d’interrogation, ou début de réponse. La suite à lire demain, entre les pages du recueil de nouvelles du roumain Mircea Cartãrescu. Un recueil paru en 2004 qui valut au poète et romancier (Orbitor, L’Oeil en feu) de la nouvelle vague roumaine son plus beau succès public et commercial avec 70 000 exemplaires écoulés. Abandonnant l’exigence pour la légèreté, l’écrivain signe un portrait de groupe, la photo de classe d’une école de filles. Il y en a de belles et de moins belles, des joyeuses et des désespérées, des toujours présentes, d’autres presque oubliées, et quelques unes vaguement fantastiques. Cartarescu en parle avec tendresse et une pointe d’acidité, et avec humour, surtout, comme dans “... A lovely little Jewish princess...”: “Les critiques partagent les écrivains, selon les affinités, les générations, selon les familles spirituelles ou les courants littéraires, mais en ce qui me concerne, je crois que l’on peut tout aussi bien les classer en écrivains qui ont eu peu de femmes et en écrivains qui en ont eu beaucoup.” Et puis encore le nouvelliste parle de lui et de ses semblables, comme pour expliquer aux femmes que le sentiment qui domine chez les hommes lorsqu’il les évoquent ressemble à une forme d’amoureuse incompréhension. A sa question, Mircea Cãrtãrescu ne répond qu’en filigrane: nous aimons les femmes car elles ne sont pas des hommes, sans doute. Mais plus certainement parce qu’elles ressemblent à des livres, toujours riches d’histoires et de rêves. Et rien que pour cela, Mircea Cãrtãrescu est un écrivain infiniment aimable.

Pourquoi nous aimons les femmes Mircea Cãrtãrescu Nouvelles traduites du roumain par Laure Hinckel 150 p., Denoël, 12€


17 mai.

Etonnante voyageuse

Pour ceux qui ont lu Gary Shteyngart: bonne nouvelle, son double virtuel et féminin débarque; pour les autres, qui ne savent pas encore que le jeune homme, Russe émigré aux Etats-Unis, est un écrivain hautement prometteur, séance de rattrapage -tarifée 21 €- avec Anya Ulinich et sa Folle équipée de Sashenka Goldberg. Pas question d’Absurdistan ici, cette république de roman balkanique et bananière mais, comme chez Shteyngart, des relations est-ouest, de la différence et du rêve américain. Anya Ulinich est née en 1973 à Moscou. Dix-sept ans plus tard, elle quitte la Russie pour les Etats-Unis et, quasiment dans la foulée, abandonne la peinture pour l’écriture. La folle équipée de Sashenka Goldberg, son premier roman au titre plus efficace qu’un résumé, met en scène les aventures d’une jeune fille au patronyme juif, au teint basané et aux cheveux crépus -Philip Roth où es-tu?-, fille d’un certain Victor Goldberg parti voir si l’herbe est plus verte chez les capitalistes, et lui-même fruit de l’union d’une citoyenne moscovite et d’un représentant africain du sixième festival international de la jeunesse. Enfant puis adolescente, Sashenka n’a pas exactement la vie facile. Elle n’est pas à sa place et elle le sait, à l’exception peut-être des cours de dessin, où enfin elle est acceptée telle qu’elle est: “Les élèves n’étaient pas méchants, manifestement. Il n’y avait que les personnes inoffensives ou les vieux pour continuer à faire des plaisanteries sur le communisme.” Mais cela ne suffit pas, alors un jour Sasha part, bien décidée à marcher sur les brisées paternelles. D’un exil, Anya Ulinich fait tout un roman, entre satire et récit d’apprentissage à l’ironie tendre. Raison suffisante pour l’inviter à bourlinguer encore un peu, jusqu’à Saint-Malo cette fois, où elle participera, du 10 au 12 mai au Festival Etonnants Voyageurs.

La folle équipée de Sashenka Goldberg Anya Ulinich Traduit de l’américain par Norbert Naigeon 422 p., Editions Belfond, 21€


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