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Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

30 avr.

Don DeLillo regarde les hommes tomber...

Après Jay McInerney, Jonathan Safran Foer, Ian McEwan, John Updike, l’Australien Richard Flanagan, ou plus près de nous Frédéric Beigbeder -pardon aux oubliés et à tous ceux qui n’en sont qu’à mi-parcours de leur traversée de l’Atlantique-, Don DeLillo signe son roman post-11 septembre, L’Homme qui tombe. Un roman en images à défaut d’un livre d’images. A commencer par celle qui ouvre le récit: une image de fin de monde, noyée de cendres et de gravats, et un homme debout, du verre dans les cheveux, une mallette à la main et du sang sur le visage. D’autres suivent, celle de l’homme qui tombe, performeur qui se lance tête en bas du haut des immeubles et qui finira par mourir d’une banale maladie de cœur; celle du canon d’un fusil; celle de malades d’alzheimer qui s’oublient doucement; celle d’enfants qui guettent à la jumelle le retour du messie, un certain Bill Lawton que la bouche pleine de chewing-gum on confondra aisément avec Ben Laden, et puis celle de survivants, assis devant le film de l’attentat: “Il dit: “On dirait encore un accident, le premier. Même à cette distance, loin en dehors de là, combien de jours plus tard, je suis là à me dire c’est un accident. -Parce que c’en est forcement un. -C’en est forcement un. -La façon dont la caméra se montre surprise, en quelque sorte. -Mais seulement le premier. -Seulement le premier, dit-elle. -Le deuxième avion, quand le deuxième avion apparaît, dit-il, nous sommes tous un peu plus vieux et un peu plus sages.””. Les personnages de Don DeLillo ne sont pas encore à terre, alors il les regarde tomber comme il a vu les tours devenir ruines. Plus qu’un roman post-11 septembre, L’Homme qui tombe est un roman sur l’impuissance à valeur géopolitique ajoutée. Un livre des petits riens. Et un grand Don DeLillo.

L’Homme qui tombe Don DeLillo Traduit de l’américain par Marianne Véron 300 p., Actes Sud, 22€


16 avr.

Petit traité de mondialisation économique

Récession, pouvoir d’achat, refonte de l’accès aux droits chômage, (in)égalité homme-femme dans le monde du travail... Comme une litanie sans fin de gros mots à la mode. Voir: “Faut pas pousser, moi aussi j’ai bossé longtemps et les impôts, c’est pas avec le dos de la cuillère qu’on s’est servi non plus. Les allocations chômage auxquelles vous avez droit en fonction du travail passé, par contre, elles sont si faibles et durent si peu de temps que c’est à vous donner envie de hurler. (...) Je n’ai plus que deux mois d’allocations à toucher et rien ne me garantit que je retrouverai un emploi entre-temps.” L’auteur de ces lignes est une trentenaire partie de son entreprise après que son chef s’est montré encore plus insultant et insistant qu’à son habitude; une jeune femme célibataire contrainte de repartir vivre chez maman. Rien que de très banal. Seule originalité, la narratrice se nomme Kyôko et fait ses comptes en yens. Le Jour de la Gratitude au Travail est un tout petit livre, acide et drôle, couronné par le prix Akutagawa, comparable par son importance à notre Goncourt. L’ouvrage d’une jeune femme -Itoyama Akiko- qui s’est frottée aux dures lois de l’entreprise (représentante pour une société d’appareils ménagers) avant de se lancer dans l’écriture, et qui tire de ses expériences passées deux récits, aux héroïnes soumises -entre autre- aux diktats du marché, dans un environnement ultra-compétitif où le “travailler plus” donne des semaines de quatre-vingt heures. Passé les indéniables qualités littéraires de l’ouvrage, constater qu’ailleurs, à défaut d’être pire, ce n’est pas mieux, devrait rassurer. Vraiment?

Le Jour de la Gratitude au Travail Itoyama Akiko Traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray 102 p., Editions Philippe Picquier, 13€


14 avr.

Petite musique de jour

“Baptisée ainsi en hommage à la forme musicale douce de la sonate et aux films de yakuzas, Sonatine Editions a pour ambition de tenir ce paradoxe fondateur et de concilier à travers sa production éditoriale culture et contre-culture, courants continus et alternatifs.” Présentation, signée de son directeur, François Verdoux, d’une nouvelle maison qui ne devrait pas tarder à avoir tout d’une grande. Aux manettes, quelques transfuges du Cherche Midi, dont, à la coordination éditoriale, un certain Arnaud Hofmarcher (un nom qui devrait rappeler quelques souvenirs aux aficionados de Lot 49...) Mais puisqu’une maison d’édition vaut par ses livres avant de valoir par ceux qui y travaillent, en voici un de livre, un roman bluffant d’une jeune femme -Sara Gran, pas encore quarante ans- qui écrit comme d’autres filmaient en noir et blanc dans les années 1950. Loué par Bret Easton Ellis, Kate Atkinson, ou Georges Pelecanos, Dope est une merveille (caustique, intelligent, particulièrement bien fichu) de roman noir. Josephine a la trentaine mais aurait dû y passer depuis belle lurette, achevée par la drogue, par un dealer de passage, par un maquereau hargneux ou un flic trop zélé. Mais elle s’en est sortie, a arrêté la came et vit à l’hôtel de petits expédients. Jusqu’au jour où un couple fortuné décide de faire appel à ses services: leur fille Nadine a disparu après avoir sombré dans la drogue. Qui de mieux qu’une ex-junkie pour retrouver une junkie de fraîche date? Et Josephine de replonger -non pas dans la poudre, mais dans son propre passé, ce qui n’est sans doute pas mieux... A noter, pour ceux qui préfèrent les images aux mots mais qui, à l’occasion, n’ont rien contre le fait de concilier les deux, la sortie, toujours chez Sonatine, de Mon histoire vraie de David Lynch et la parution annoncée pour octobre d’Al Pacino par Al Pacino.

Dope Sara Gran Sonatine Editions, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Smith, 160 p., 15€


02 avr.

Uppercut d’avril

Pour garnir la bibliothèque d’avril, un gros poisson pêché dans les toujours bonnes eaux des Terres d’Amérique: Craig Davidson, jeune Canadien qui écrit comme d’autres cognent. Avec ses tripes et sa hargne, le genre de talent qui vous fait oublier les mauvais coups. Après Un goût de rouille et d’os, Juste être un homme tend à prouver ce que London, Hemingway et Toole martelaient déjà: à savoir que la boxe est un sport éminemment littéraire. Rob fait de la boxe parce que son père l’entraîne, parce que son oncle Tommy boxe, parce que son grand-père boxait, parce que la boxe c’est une affaire de famille et peut-être le plus court chemin pour quitter la misère. Manque de pot, Rob est doué mais il ne l’aime pas, ce chemin. Rob a 16 ans, Paul une dizaine d’années de plus. Lui, fils de bonne famille, mou dehors, lâche dedans, commence à chercher un sens à sa vie, à devenir un homme-un-vrai avec des muscles et des poings et de la souffrance à revendre le soir où il se fait tabasser à la sortie d’une boîte de nuit. Sa manière d’y arriver? “Plonger dans un hachoir à viande et puis essayer de s’en sortir à la force du poignet.” Il y en a un qui veut s’élever et un autre qui veut plonger. En toute logique, Rob et Paul vont se retrouver à mi-course. Dans un club sans règles et sans limites, le genre d’endroit que Palahniuk aurait pu croquer dans son Fight Club, le genre de ring dont on ne redescend que les pieds devant. Ce qui est rassurant avec Craig Davidson, c’est de savoir qu’à l’évidence tout cela ne finira pas très bien, et qu’à côté même les pires poissons d’avril feront triste figure.

Juste être un homme Craig Davidson Traduit de l’anglais (Canada) par Anne Wicke 250 p., Albin Michel, 19,90€


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