Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

20 mar.

Allah superstar (punk)

Une semaine tout juste après que la Cour d’appel de Paris a confirmé la relaxe de Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo, dans l’affaire des caricatures de Mahomet, paraît un livre -Les Taqwacores (de taqwa: amour, foi en Allah et core: hardcore)- qui devrait contribuer à relancer l’attention crispée des musulmans les plus conservateurs. Voir. Le narrateur, Yusef, a grandi dans une famille religieuse; il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, ne couche pas avec la première (ni la deuxième) venue. Yusef a dans sa chambre un drapeau du Pakistan, pays dont il connaît ce qu’il a pu en voir en un été; Yusef est étudiant. Plutôt que de vivre sur le campus, il a trouvé refuge dans une maison musulmane pas vraiment conventionnelle, un foyer peuplé de bizarres créatures à crêtes et épingles de nourrices, tatouages et burka, tapis de prières et bouteilles de bières. “J’ai cessé de vouloir définir à tout prix le mot “punk” à peu près au même moment où j’ai arrêté d’essayer de définir l’islam -deux mouvements qui ne sont pas aussi éloignés qu’on pourrait le penser. Les deux sont nés d’une formidable explosion de vérité et de vitalité mais semblent avoir perdu quelque chose en chemin -l’énergie, peut-être, conséquente à la prise de conscience que le monde n’avait jamais connu pareille force et n’en connaîtrait plus jamais. Les deux ont été mis à mal par des traîtres et des hypocrites, mais aussi par de fervents adeptes dont la dévotion a handicapé leur énergie créatrice.” Voilà pour le soft. Sinon? Soirées avinées et petits matins brumeux, relations sexuelles et rites religieux malmenés, et puis, courant tout au long du livre, une exégèse peu conventionnelle du Coran, et de “tous les trucs complètement débiles” qu’il contient... Pourtant, les taqwacores, c’est un peu plus qu’une vaste blague: le mouvement, n’en déplaise aux incrédules, existe (voir les groupes The Kominas, 8-bit ou Vote Hezbollah); et Michael Muhammad Knight, si l’on en croit son éditeur, “s’est converti à l’islam à l’âge de seize ans après avoir lu la biographie de Malcolm X.” Du coup, si Les Taqwacores, derrière leur couverture jaune à défigurer une bibliothèque, ne révolutionneront pas la littérature, ils hérisseront sans doute, façon crête, les plus rigoristes. Ce qui n’est déjà pas si mal.

Les Taqwacores Michael Muhammad Knight Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau 340 p. Hachette Littératures, 22€


17 mar.

Ceci n’est pas un tableau

C’est un livre qui ressemble à un tableau et pas seulement parce que l’un de ses principaux protagonistes est peintre. C’est un roman qui ressemble à une peinture, mais pas une peinture qui parle et qui raconte, comme ce fut le cas récemment. La Réserve, enfin, c’est un roman de Russell Banks qui ne ressemble pas à un roman de Russell Banks. Bref, le nouvel opus de l’Américain est absolument inattendu. Ce qui ne signifie pas que tous ceux qui ont aimé American Darling n’aimeront pas La Réserve, non, mais ils seront stupéfaits. Comme dans une toile en couleurs de l’entre-deux guerres, il y a de beaux messieurs et de belles dames, plantés dans le cadre qui va avec, un club très privé au bord d’un lac idyllique, quelque part dans la vallée des Adirondacks. Au premier plan, on aperçoit un peintre célèbre, Jordan Groves, communiste, pilote d’avion et ami de Dos Passos, et une femme du monde, une Paris Hilton avant que l’excentricité ne soit à la mode: Vanessa Cole, fille d’un célèbre neurochirurgien, deux fois mariée à trente ans, croqueuse d’hommes et modèle de névroses. Au second plan, il y a la femme de l’artiste, Alicia, une Autrichienne sculpturale, et un guide au patronyme improbable, Hubert St. Germain. Dans cette jolie petite société de l’après Dépression, tout va pour le mieux jusqu’au jour où rien ne va plus: mensonges, trahisons, non-dit, vraies et fausses croyances, ambiguïtés, La Réserve, en un rien de temps, est devenue le théâtre des plus noires passions. Du coup, même si de la lointaine Europe parviennent les échos d’une guerre à venir, Russell Banks abandonne la grande pour la petite histoire, celle des relations humaines, qu’il dissèque avec un luxe de précision: “Si l’on ne perçoit plus avec certitude le caractère nécessaire et essentiel de la vérité en toute chose, aussi bien pour ce qui concerne le connu que pour ce qui concerne l’inconnu, il devient, de fait, difficile de mentir. Peut-être même impossible. En ce sens, Vanessa n’était pas une menteuse. Elle connaissait le sens des mots vrai et faux, et c’était une experte pour ce qui était de distinguer entre un menteur et quelqu’un de sincère (...) mais elle n’était personnellement ni l’un ni l’autre.” Quelques coups de pinceaux de Russell Banks qui ressemblent à un paragraphe d’Henry James...

La Réserve Russell Banks Actes Sud, traduit de l’américain par Pierre Furlan 380 p., 23€


06 mar.

Quand la Chine s’éveillera...

... Il y aura des écrivains qui écriront des histoires, des éditeurs qui les publieront, des traducteurs qui les traduiront. Liu Aï, le narrateur d’English se souvient de ses années d’enfance et d’adolescence. A l’époque -juste avant la mort de Mao Zedong, quand “le bonheur était rouge du sang versé”-, il vivait dans la province du Xinjiang, aux confins du pays, à l’extrême ouest de la Chine. Enfant unique, il grandit auprès de ses parents, intellectuels au service de la patrie, ce qui ne leur interdit pas de se montrer parfaitement humains: violents, menteurs, et lâches. Pour le reste, Liu Aï est un enfant tout ce qu’il y a de moyen, doué pour écouter aux portes et amoureux d’une de ses professeurs, la belle Hajitaï. Alors, quand débarque un jeune homme, enseignant d’anglais de son état, propriétaire d’un énorme dictionnaire et de costumes aux plis parfaits, c’est un vent de nouveautés qui souffle sur la vie de Liu Aï. “Nous nous sentions pousser des ailes. Comme si nous allions pouvoir profiter des vents du désert de Gobi, traverser le désert du Tarim et la vallée de l’Ertix pour parvenir en Europe, donc en Angleterre et plus tard en Amérique.” L’enfant se sent pousser des ailes et puis découvre, tout à trac, l’existence des gentlemen, l’amitié, la culture, de nouveaux mots -la compassion- dont il apprend le sens. Avec la lucidité de l’observateur, Wang Gang (né comme son héros dans la province du Xinjiang à la fin des années 1960) a écrit le roman de la Révolution culturelle et de ses exactions. Presque autant qu’il a écrit, avec une tendresse nostalgique un roman d’initiation où la masturbation tient pratiquement autant de place que chez Roth -foie de veau en moins, rationnement oblige... Quand la Chine s’éveillera? Celle de Wang Gang a les yeux grand ouverts.

English Wang Gang Traduit du chinois par Pascale Wei-Guinot et Emmanuelle Péchenart 464 p., Editions Philippe Picquier, 22€


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