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Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

28 fév.

Questions-réponses absurdes

Gary Shteyngart, écrivain, 36 ans, russo-américain. Absurdistan, pays fantasmé par l’écrivain susmentionné et presque imaginaire, situé quelque part dans le Caucase. Un pays par lequel transitera Micha Vainberg, son héros, Juif russe coincé

1/ dans un corps obèse d’Américain,

2/ à Saint-Pétersbourg, depuis que son père, un oligarque du coin, a dégommé un péquenot de l’Oklahoma. Le résultat, un romancier bourré de talent et d’ironie; une fable burlesque mais pas complètement insensée sur les relations Est-Ouest, le rêve américain, la société de consommation, la vie pré-onze septembre et post-perestroïka. Quelques question-réponses envoyées-reçues par mail en décembre dernier, histoire de juger qui de Shteyngart ou de son héros est le moins sain d’esprit.

-Qu’est-ce que votre roman? L’incipit du prologue indique que “Le sujet de ce livre, c’est l’amour.” Pourtant, Absurdistan n’est pas -seulement- une histoire d’amour... Bien, pour moi l'étalon-or de la fiction combine ce qui est publique et ce qui est personnel, le politique et le romantique, etc... Philip Roth a été un maître en cela. J'espère qu'il ne mourra jamais.

-Comment est née l’idée de l’Absurdistan? J'avais l'habitude de passer des vacances dans la région du Caucase lorsque j’étais enfant et j’ai été profondément amoureux des gens ensoleillés et des kebabs succulents. J’y suis retourné pour découvrir une région noyée dans le pétrole et d’affreux conflits civils, inutiles. Et donc Absurdistan est né.

-Votre premier roman, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes, semblait très autobiographique. Celui-ci n’est-il que pure invention? Le premier a été écrit lorsque j’avais une petite vingtaine d’années. Que pouvais-je connaître à part moi-même? Celui-ci, je pense, est un peu moins autobiographique. Même si j’étais gros, étant enfant.

-Êtes-vous d’accord avec moi si je vous dis que Micha est une sorte de Don Quichotte moderne? C'est gentil de le dire, d'autant plus que je suis en Espagne en ce moment. J'aime l'idée d'envoyer mes héros dans le monde -je suis un voyageur infatigable-, bien que mon prochain livre se passe presque entièrement à New York. Avec quelques voyages du côté de Londres, Rome et la Toscane.

-Pourquoi avoir fait de Micha, votre héros, un obèse? Comme je l’ai dit plus haut, j’étais un petit garçon gros. On a dû on m'acheter un costume spécial pour ma Bar Mitzvah, un soi-disant “costume costaud”. Je ne l'ai jamais oublié. Sinon, j'aime l’idée d’avoir un personnage qui peut “consommer” tout autour du monde postmoderne. Les femmes, les idées politiques, l'esturgeon - Micha mange tout ce ce qui entre dans son champ de vision.

-Quelle part de vous, l’américaine, la juive, la russe, a-t-elle le plus influencé votre travail? Tout cela, immédiatement. Je ne peux vraiment pas discerner les éléments individuels de ce puissant cocktail ...

-Votre roman se passe avant le 11 septembre... Pour être honnête, je suis un peu fatigué du 11 septembre. Ce qui m'intéresse le plus est ce qui a mené jusqu'à cela et ce qui est arrivé APRÈS cela: ce qui est plus ou moins le sujet de mon prochain livre.

-Vous comparez sans cesse la Russie et les Etats-Unis. La Guerre froide n’est-elle pas terminée? J’avais toujours cru que la Russie ressemblerait à l'Amérique mais, à la fin, c’est l’Amérique qui est devenue comme la Russie - vénale, corrompu, inégalitaire... Toutes les deux sont aussi des nations trop grandes pour leur propre bien -trop grandes en ce qui concerne leur destin messianique, pas leur territoire. Pourquoi ne suis-je pas né Catalan? - je regarde, en ce moment, par ma fenêtre sur le port de Barcelone.

-Avez-vous le sentiment d’avoir écrit un roman engagé? Quel est votre point de vue à propos de la politique américaine? Je suis désolé - que voulez-vous dire par “engagé”? Pour la politique américaine, eh bien, même l'Américain le plus muet peut vous dire quel désastre s’est produit ces six dernières années.

-Les principaux personnages de votre roman rêvent d’Amérique, de capitalisme... Le rêve américain existe donc toujours? Non.

Absurdistan Gary Shteyngart Traduit de l’américain par Stéphane Roques, Ed de l’Olivier, 416 p., 23€


20 fév.

96 pages d’un grand livre

L’objet littéraire de la semaine a la longueur d’une nouvelle, -à la rigueur celle d’une novela-, l’amplitude et le souffle d’un roman. Avant d’ouvrir Le Rapport Stein, on pense à Philippe Claudel et à son Rapport de Brodeck, à une quelconque guerre dont on ignore encore le nom. Et puis, au fil des pages du nouveau roman du catalan José Carlos Llop (auteur en 2005 de Parle-moi du troisième homme et, l’année suivante, du Messager d’Alger), si l’on croise bien la guerre -un arrière-goût de guerre civile plutôt-, si l’on pense encore un peu au Grand Meaulnes, bientôt on ne pense plus à rien, on ne cherche plus les ressemblances. On se laisse tout bêtement porter par la poésie de Llop, par l’atmosphère et le rythme, par le récit en demi-teinte. Le narrateur vit chez ses grands-parents, qui lui servent de parents, depuis que ses parents sont partis à l’étranger et ont pris pour l’enfant les traits des villes où ils séjournent et d’où ils expédient des cartes postales. Le narrateur va au collège chez les Jésuites dans une ville avec la mer à ses pieds; porte, comme ses camarades des pulls tricotés main, gris ou marron, des pantalons taillés dans les pantalons de son grand-père, gris ou marron. Jusqu’au jour où, dans ce petit monde un peu moisi, peuplé de fantômes plombés par les chaînes du passé, débarque un nouveau, Guillermo Stein: un blond aux yeux bleus, aux pulls en couleurs. Alors Palou, le chef de classe, commande un rapport à l’un de ses camarades. “Je veux un rapport écrit sur la famille de Stein. Parce que Palou savait qu’il ne tirerait rien de Stein et que Planas pouvait réussir à tout savoir de tout le monde, parce que Planas était savant et que les hommes étaient pour lui comme les personnages d’un roman qu’il n’écrirait jamais.” Les secrets seront percés, peut-être pas comme le lecteur pourrait s’y attendre, ils n’apporteront peut-être pas non plus de réponses convenues. Le Rapport Stein, lui, est un roman auquel on ne s’attend pas plus. Sans doute le plus flatteur commentaire que l’on puisse écrire à propos d’un livre.

Le Rapport Stein José Carlos Llop Traduit de l’espagnol par Edmond Raillard Jacqueline Chambon, 96 p., 13,80 €


13 fév.

La fiction sans la science

On peut détester la science-fiction -ou pour être parfaitement honnête, ne rien y entendre- et aimer les bons livres. En voici un, Bad Monkeys de Matt Ruff, un bon livre de presque science-fiction ou, selon le bout par lequel on l’attrape, une étude de cas pour élève en psychiatrie. Pour donner une première idée du bizarre objet littéraire, on évoquera les mondes parallèles de Palahniuk, de ceux qui ressemblent tellement au nôtre qu’il suffirait d’un rien pour qu’on se méprenne. L’histoire? Jane Charlotte, auteur d’un meurtre, est arrêtée par la police. Conduite en prison, elle est interrogée -sur ses actes, sa vie (rocambolesque) et son passé (désespérant)- par... un médecin. Car, et c’est là que, de navrante de simplicité, l’intrigue devient délicieusement délirante, Jane Charlotte, au commissariat, avait clamé haut et fort son appartenance à une organisation éminemment secrète, chargée de traquer les Bad Monkeys, tous ces individus nuisibles ayant échappé à la justice. Quand Jane Charlotte raconte et se contredit, le récit défile à toute allure et fonce vers un coup de théâtre final que les plus pervers se seraient bien gardé d’imaginer. Le résultat, angoissant et drôle. Surtout après dix jours passés dans le coma... “Je me suis réveillée dans une salle d’hôpital plongée dans l’obscurité avec une télévision allumée pas très loin. Tom Cruise parlait d’un prêtre qui était mort en donnant les derniers sacrements à un pompier de Ground Zero. (...) Je me suis dit qu’en fait, j’étais peut-être morte et que je me trouvais en enfer. Mais l’émission s’est poursuivie, de plus en plus de vedettes se présentaient pour chanter et raconter des histoires, puis il y a eu des appels aux dons, et j’ai fini par comprendre que je n’étais pas en enfer, mais simplement en Amérique.” Avec Matt Ruff, Jane Charlotte est parvenue à faire le distinguo entre l’enfer et l’Amérique. D’autres ont compris que la SF n’était pas seulement la patrie des petits bonshommes tout verts.

Bad Monkeys Matt Ruff 10/18, traduit de l’américain par Laurence Viallet, 308 p., 13,50€


06 fév.

Plateforme, vue des coulisses

Hispanophones (philes) mis à part, ceux qui en France affirmaient connaître Juan Bonilla avant le 24 janvier dernier ne sont que de fieffés menteurs. Journaliste pour El Mundo, 42 ans au compteur, romancier remarquable -et remarqué de l’autre côté des Pyrénées- le voilà qui débarque dans la petite bibliothèque très sélect de Galaade. Pour parler de mondialisation -sans morale à l’emporte-pièce, sans jugements péremptoires ni longs discours-, pour raconter des histoires et s’interroger sur les raisons qui poussent à en raconter. Si les comparaisons s’imposent pour définir, pour simplifier, on évoquera un Begbeider avec moins de formules et plus de fond, ou un Houellebecq qui serait passé de client à marchand. Moïse Froissard Calderon est un jeune homme d’une petite trentaine, qui cherche un sens à sa vie, à devenir quelqu’un, qui ne croit pas en Dieu depuis qu’enfant il l’a prié, sans résultat, de faire en sorte que le Betis remporte le championnat. Enfin, tout cela, c’était avant. Avant qu’il ne trouve sa voie, lors d’un séjour humanitaire à Bogota. Depuis, son existence, c’est l’incipit qui la résume: “Je sauvais des vies. Tout simplement. On pensera que j’exagère ou que je veux me la jouer: on a le droit, mais, ce qui est sûr, c’est que, pour sauver des vies, on me payait, et plus je sauvais de vies, plus je devenais riche.” On précisera, sans déflorer l’intrigue, que les vies que sauve Moïse, ce sont celles de migrants en mal de papiers, de paumés de tous poils, hommes, femmes et enfants pêchés sur les plages d’Espagne ou aux quatre coins du monde. Un point commun, un seul: tous sont sublimes car tous sont traqués pour le compte du Club Olympe, sorte de sex-shop géant et hors de prix. Les princes nubiens pourrait être un vaste cliché s’il n’était aussi drôle, aussi cynique, et si, surtout, Moïse n’était pas aussi convaincu qu’en vendant des hommes, il sauvait des vies. La traque de sa prochaine proie, un jeune Soudanais, champion de lutte totale, modifiera peut-être la perception de Moïse. Ou peut-être pas. La réponse est dans le livre, du désormais reconnu Juan Bonilla.

Les princes nubiens Juan Bonilla Traduit de l’espagnol par Hugo Paviot Galaade Editions, 256 p., 24,90€


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