Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

20 dec.

Noël, Acte II

Pour éviter les conflits, deux options. 1/ Dire du bien et seulement du bien. 2/ Parler des morts. Certes, tout cela ne relève pas du plus grand courage. Certes, encore, ce n’est pas exactement le meilleur moyen pour faire parler de soi. Alors, pensez donc! Dire du bien, et d’un mort, de surcroît... S’il fallait une excuse, Noël et sa trêve des confiseurs en ferait une toute trouvée. S’il en fallait une autre, la sortie d’un quasi inédit de Prévert devrait faire l’affaire. Aux moins de cinquante ans qui, par la force des choses -l’épuisement, en clair-, n’ont pu croiser Guignol, on ne racontera pas l’histoire des vingt-huit petites pages d’une comédie belle comme un poème. On se contentera de dire que l’intrigue se passe à Noël, que Jacques Prévert, quand il s’attaqua à cette pièce de théâtre pour enfants de tous les âges, devait être en grande forme; que les illustrations d’Elsa Henriquez, naïves et fraîches sont tout “un petit monde irréel ressemblant et vrai” pour reprendre les mots du poète; et que, pour neuf euros et avec un ruban autour, cela garnira le pied du sapin. Bref aperçu, in fine, en forme d’indications de mise en scène, et pour convaincre les plus récalcitrants que, parfois, dire du bien d’un mort s’impose: “Le taxi démarre. Le chien bondit, s’installe à côté du chauffeur. Le paysage démarre. (Flocons de neige. La nuit est tombée, et la neige tombe dans la nuit.)” '' Guignol'' Jacques Prévert, Illustrations de Elsa Henriquez Le Cherche Midi, 32 p., 9€


14 dec.

Noël transfrontalier

Bien avant Transfuge, Nancy Huston jouait déjà les saute-frontières littéraires. Parisienne du Canada ou Canadienne de Paris, elle écrit en français, elle écrit en anglais et se traduit elle-même, dans les deux sens. Comme pour réaffirmer que si l’on écrit d’un lieu, on écrit pour et à partir du monde. Plutôt que de jalouser celle qui voici belle lurette en eut le pressentiment, quelques lignes pour saluer ce qui -comme les trains qui arrivent à l’heure- est une presque nouveauté. Un coffret, trois livres en format poche: L’Empreinte de l’ange (Grand Prix des lectrices de Elle), Dolce Agonia et Lignes de faille. Trois opus à lire comme une méditation sur les petits drames intimes, la mémoire et les grandes tragédies de l’Histoire; des récits d’amour et de mort. Un coffret parce que Noël approche. Parce que lorsqu’un(e) romancier(e) fait entendre sa voix, trois textes valent mieux qu’un. Parce que, enfin, cela permettra peut-être de lire ou de relire Lignes de faille à l’abri du tapage médiatique qui entoura ces dames du Femina en 2006 et fit presque oublier que leur prix récompensait un livre... Ou Dolce Agonia, roman étrange et troublant sur la destinée, qui met la fin au milieu de l’histoire et la mort au centre du débat. Une soirée de Thanksgiving, quelque part en Amérique, douze convives et un mystérieux observateur qui sait avant eux et de toute éternité ce qui les attend... Quand Dieu se prend pour un romancier, voilà qui change un peu des écrivains qui se prennent pour Dieu. Même si, quand l’un écrit, l’autre ne semble jamais très loin: “Epouser la temporalité humaine est pour moi une tâche ardue: je dois ralentir, freiner brutalement et sortir les mots au compte-gouttes, un à un. Outil grotesquement maladroit que le langage...”

L’empreinte de l’ange, Dolce Agonia et Lignes de faille Nancy Huston coffret de 3 volumes, Actes Sud, 28,50€


05 dec.

Qui connaît Wole Soyinka?

Faites le test, juste pour vérifier, dans le métro, dans la rue ou ailleurs. Posez la question: “Connaissez-vous...?” Et comptez les réponses positives sur les doigts d’une main. Claude Simon? Oui, le dernier Français. Gabriel Garcia Marquez? Oui, il est étudié à l’université. Doris Lessing? Oui, facile, elle a reçu le prix Nobel de littérature cette année. Wole Soyinka, c’est un peu plus compliqué: son Nobel à lui -le premier décerné à un écrivain africain- remonte à 1986... Pensez donc, vingt-et-un ans! Pourtant, citoyen du monde avant que l’expression ne devienne à la mode, romancier, poète, dramaturge, auteur d’essais (politiques et littéraires), président du Parlement International des Écrivains de 1997 à 2002, Wole Soyinka, né en 1934 à Abeokuta au Nigeria, est un écrivain majeur, un homme engagé bien au-delà de son art. Emprisonné, accusé de haute trahison par un tribunal de Lagos puis condamné à l’exil -jusqu’à la mort en 1998 du dictateur Sani Abacha-, le “Tigre” s’est voulu la voix et la conscience d’une Afrique moderne, dépouillée de ses archaïsmes. Il l’est devenu. Après Aké, les années d'enfance et Ibadan, les années pagaille, avec Il te faut partir à l’aube, le troisième tome de ses mémoires, Wole Soyinka poursuit son voyage dans le temps, il raconte, avec un humour à faire grincer les dents, ses luttes et ses croisades, les humiliations, l’exil, les voyages, l’attribution du Nobel et puis les rencontres -avec Nadine Gordimer, Shimon Peres ou encore François Mitterrand qui “ne lui accorda même pas un battement de paupières”. Qu’importe, Soyinka l’indomptable, né sous les auspices d’Ogun, le dieu de la Guerre des Yorubas poursuit son combat. Fidèle à son leitmotiv, à sa conviction que “la justice est la première condition de l’humanité”. A lire, donc, pour enfin répondre “oui” à la première question et, surtout, prendre un peu de hauteur sans craindre les turbulences.

Il te faut partir à l'aube Mémoires Wole Soyinka Traduit de l'anglais (Nigeria) par Étienne Galle, Actes Sud, 600 pages, 28€


Tv Transfuge

Retrouvez l'actualité culturelle sur :