Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

28 nov.

L’Ecole de Glasgow pour les nuls

Il y a la culture, l’éducation, la formation... Et puis il y a la géographie, la topographie, l’environnement, l’urbanisme... toutes choses, en somme, qui forment un cadre. Et influencent, on s’en doute bien un peu, ceux qui parlent depuis un lieu, un pays, une terre, une ville. Pour illustrer le propos sans craindre la caricature: Ecole du Montana, grands espaces et pêche à la mouche. Ecole de Brive, vie de nos campagnes et confit de canard. Ecole de Glasgow, grisaille et misère. Avec Histoires maigres, les éditions Passage du Nord-Ouest ont opté pour la dernière, l’Ecosse, ses paysages rocailleux, et la violence -économique et linguistique- dont elle fut l’objet. Le vulgum pecus qui ne connaissait de la littérature écossaise contemporaine qu’Irvine Welsh -et encore, pas Irvine Welsh soi-même, mais un de ses livres ou plutôt le film qui en fut tiré: Trainspotting- y fourbira ses armes pour briller dans les dîners en ville. Trois auteurs, Alasdair Gray (Pauvres créatures ou Lanark: une vie en quatre livres aux éditions Métailié), James Kelman (Le Mécontentement ou Prudence au pays de la liberté, toujours chez Métailié) et Agnes Owens (pour la première fois traduite en France) y font entendre la voix -les voix, plutôt, tant la langue et la vision de ces trois écrivains sont diverses- de l’engagement. “Les membres de l’Ecole de Glasgow -et peut-être de manière plus large, les écrivains écossais- sont des auteurs engagés, mais cet engagement s’exprime avant tout dans leur art”, note Fabrice Lardreau, le préfacier de l’ouvrage. Voir, au hasard, McIntyre d’Agnes Owens, ou la chronique sociale de la révolution, l’humour en plus. “J’avais remarqué ça. McIntyre était peut-être un type génial mais il n’a jamais compris qu’aux yeux de la plupart des gens, des pieds qui puent c’est pire que le capitalisme. Il n’y a que moi qui avait pris ça comme un défaut rassurant.” Ou Dénouement d’Alasdair Gray: “Après avoir badiné avec l’imagination jusqu’à ce qu’il ne m’en reste plus une miette, je me suis tourné vers la réalité, qui s’est tarie à son tour.” Des Histoires maigres, sans doute car tout est dit en peu de mots. Et qu’il n’y a rien à ajouter. Même dans les dîners en ville.

Histoires maigres Alasdair Gray, James Kelman et Agnes Owens Traduit de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard 292 p., Passage du Nord-Ouest, 19€


26 nov.

Sollers par Sollers, une histoire d’amour

Un vrai roman ou un roman vrai. Sollers qui se penche sur le cas Sollers. Des Mémoires qui n’en sont pas vraiment, même si, quand il parle des autres, c’est encore de lui que parle l’écrivain. “J’ai beaucoup aimé et admiré Ponge, et la réciproque aura été vraie. Je ne vais pas citer ici les dédicaces superélogieuses de ses livres. Les historiens le feront un jour, c’est leur métier.” Dont acte, Philippe Joyaux dit Sollers se souvient, il écrit: à lui de choisir le bout de la lorgnette. Pas de révélations fracassantes, ici. Mais des réminiscences; des éclats d’enfance; des histoires de littérature, d’amour et de sexe; des réflexions brillante et quelques autres, aussi, au ras de la Plateforme: “la complainte de la femme blanche a fait son temps, primera la froideur délicate de la Chinoise”. Seul maître à bord, Sollers thématise ses souvenirs, règle ses comptes et, en y touchant à peine, aligne les vacheries: “Robbe-Grillet? Drôle, décidé, sympathique, caustique, mais de plus en plus cinéma et érotisme tocard. Ça ne s’est pas arrangé et il se fait tard.” Bon prince, à ceux qui ne l’ont pas lu, Philippe Sollers indique la marche à suivre; à ceux qui l’ont lu -mais pas tout à fait de la manière qui convient-, il indique (également) la marche à suivre. Alors, au bout du bout, Sollers agace, Sollers irrite. Malgré, grâce, ou à cause -peu importe- de cela, grâce aussi aux digressions, aux fulgurances, aux petits arrangements avec l’histoire, aux traits d’humour quand ils ne sont pas d’esprit, Philippe Joyaux dit Sollers livre des Mémoires qu’on lit comme on mange des bonbons acidulés: en faisant la grimace, mais la main toujours plongée dans le sac.

Un vrai roman Mémoires Philippe Sollers Plon, 352 p., 21€


14 nov.

Si c’est un homme

Si c’est un homme, selon les vœux de Philip Roth, il vivra, aimera, souffrira et mourra. Le schéma est un peu grossier comme tous ceux qui résument sans fioritures le lot commun. Un homme est sans doute le livre le plus désespéré -et l’un des plus brillants, les plus émouvants aussi- de Roth; le raccourci de la vie d’un anonyme. Cet homme-là n’a pas de nom parce que cet homme-là peut être n’importe qui, il est n’importe qui. L’homme n’a pas de nom, pourtant il a eu une vie, une famille, des enfants, des femmes, un travail, une passion, des ennuis de santé à répétition, et puis son lot de solitude. Un homme est un roman bref qui s’ouvre sur un enterrement et se termine sur la mort. Un roman sans suspense parce que la fin est toujours la même et ressemble au début... Poussière tu étais, poussière tu retourneras. “Ce fut la fin. On n’avait rien exprimé de spécial. Avaient-ils tous dit ce qu’ils avaient à dire? Non, et pourtant si, bien sûr. D’un bout à l’autre de l’Etat, ce jour-là, il y avait eu cinq cent enterrements pareils à celui-là, ordinaires, sans surprise, et, hormis les trente secondes de flottement occasionnées par les fils ..., un enterrement ni plus ni moins intéressant que les autres.” Le foie de veau de Portnoy et son complexe, loin derrière Philip Roth, permet de mesurer le chemin parcouru. Les obsessions, l’amour et le sexe, la maladie et la mort, le sens de la vie et de ce que l’on parvient à caser entre ses deux extrémités sont toujours là, mais le romancier épure, il écrit comme on rédige son testament, en visant l’essentiel. Le texte est bref parce qu’il n’y a rien à ajouter et que Philip Roth le sait. Un homme est un roman habité. Un assez bon critère pour distinguer les très grands livres.

Un homme Philip Roth Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun 160 p., Gallimard, 15,50 €


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