Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

29 oct.

Cercueil et Fossoyeur

Il y a les séries américaines où ça défouraille à tout-va. Avant les séries, bien avant, il y eut les polars américains où ça défouraillait tout autant. En première ligne, ceux de Chester Himes, noirs dans tous les sens du mot. Les aventures de ses deux flics -Cercueil et Fossoyeur, des noms que plus un écrivain n’oserait- se passent à Harlem, “parmi les gens de couleur” au milieu des petits charlatans et des grands truands, des dealers et des prophètes. L’ambiance? C’est Fossoyeur qui la résume dans Il pleut des coups durs: “Si vous, les Blancs, vous vous obstinez à venir à Harlem où, par votre faute, les Noirs sont obligés de vivre dans la crasse et la dépravation, il est de mon devoir de veiller à votre sécurité.” Par ici, il pleut de l’acide, les flics ont la gâchette plus facile que la vie. C’est violent et c’est drôle, c’est tragique aussi car la ségrégation et la misère gangrènent tout et Chester Himes n’en cache rien. Chester Himes, donc, né en 1909 et mort en 1984, dont le nom ne dit peut-être pas grand’chose aux plus jeunes... Mais qui mit à genoux les anciens. La reine des pommes, le roman qui ouvre le recueil reçut le grand prix de littérature policière en 1958. Sur le bandeau du livre, quelques citations. “Un prodigieux chef d’oeuvre! Et pardonnez-moi le pléonasme.” “Le roman le plus extraordinaire que j’aie lu depuis longtemps.” “Une série noire hors série, à marquer d’un caillou blanc.” La première est de Jean Cocteau, la deuxième de Jean Giono, la dernière de Claude Roy. Rééditer un roman de Chester Himes, aurait déjà été un cadeau. Quarto en a compilé huit et ultime délicatesse, a remplacé la traditionnelle préface par un texte de Himes himself: Harlem ou le cancer de l’Amérique. Une prodigieuse bonne idée. Et peu importe le pléonasme.

Cercueil et Fossoyeur Chester Himes Traductions révisées par C. Jase 1320 p. Quarto Gallimard, 25€


09 oct.

Le Guépard, version 2007

Une nouvelle traduction, et pourquoi pas un nouveau livre? Pourquoi pas... A en croire les spécialistes, traduire un roman serait un tout petit peu plus complexe que traduire le mode d’emploi d’un appareil ménager. Et, surprise, la bête transposition au mot à mot n’y suffirait pas. Il serait question, plutôt, de recréer, de saisir la substantifique moelle de la version originale, de la retranscrire de la manière la plus fidèle qui soit, en tenant compte de toutes choses aussi futiles que la petite musique, l’esprit de l’époque, le style de son auteur.... Giuseppe Tomasi, duc de Palma, prince de Lampedusa n’aura pas lu la nouvelle traduction de son chef d’oeuvre. Pas plus qu’il n’aura lu la première version ou assisté à l’incarnation de son prince Salina, à l’adaptation cinématographique de son Guépard par Luchino Visconti. Guiseppe Tomasi di Lampedusa est mort en 1957, un an avant la parution de son roman, deux ans avant qu’il ne reçoive le Prix Sterga, l’équivalent du Goncourt italien. Un roman refusé par différentes maisons d'édition italiennes, et qui fut publié chez Feltrinelli grâce à l’intercession d’Elena Croce et du romancier Giorgio Bassani, à l’origine d’une version aujourd’hui contestée du manuscrit. Car la nouveauté est là, aussi, plus encore que dans la modernité de la nouvelle traduction, dans sa plus grande précision: Jean-Paul Manganaro, le traducteur, s’est appuyé sur une version établie dix ans plus tard par Carlo Muscetta, et réputée plus fidèle au désir de Lampedusa, à sa langue baroque. Une nouvelle traduction pour un nouveau livre, donc, et qui, quelques mois après sa parution et avant que la postérité ne juge, donne toujours à parler, ainsi la semaine passée à l’Imec à l’occasion d’une table ronde. Mais il n’est qu’à voir ces hordes de lecteurs qui, après s’être détournés de Don Quichotte, en ont repris la lecture dans une nouvelle traduction, pour se convaincre que Le Guépard sera peut-être aussi un jour un livre, avant d’être un film.

Le Guépard de Guiseppe Tomasi di Lampedusa, Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro nouvelle édition de Gioacchino Lanza Tomasi 384 p., Seuil, 22€


Tv Transfuge

Retrouvez l'actualité culturelle sur :