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Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

28 sep.

Qu’est-ce qui fait courir Joyce Carol Oates?

Graphorrhée, subst. fém.: « Impulsion irrésistible à écrire, en utilisant n'importe quel support dans un but de démonstration (...), de libération (...) ou par exaltation. » Il y eut des exemples célèbres, des pisseurs de copies, et parmi les meilleurs. Il y en a encore, à faire frémir tous les Weyergans du paysage littéraire. Voir: une grosse quarantaine de titres traduits en français; des romans policiers écrits sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly; une biographie romancée de la vie de Marilyn Monroe -Blonde- publiée un peu partout et unanimement saluée; des prix littéraires -dont le Femina étranger pour Les Chutes- assez nombreux pour retapisser les murs d’une bibliothèque; des rumeurs de citations à comparaître devant le jury du Nobel. Une forêt de lauriers sur laquelle s’assoupir et pourtant Joyce Carol Oates écrit et écrit encore. Ce qui la fait courir? Demandez-lui donc. Ou plutôt non, ne lui demandez pas -les interviews, ce n’est pas exactement ce qu’elle préfère. Lisez-la. Relisez-la, ou attendez le 4 octobre la parution des 796 pages de Mère disparue et des Femelles. Dans l’ordre, un roman inspiré par la mort de la mère de l’écrivain et dans lequel Nikki, son héroïne, fait l’expérience du passage à l’âge adulte; et un recueil de nouvelles sur des femmes qui seraient affreusement ordinaires si elles ne se transformaient en tueuses implacables. Ainsi résumé, tout cela semble peu de choses. Et Joyce Carol Oates écrirait peut-être en vain, par peur du vide, pour emplir l’espace et les pages blanches s’il n’y avait ces petits riens qui changent tout: la noirceur et les secrets, la capacité à gratter exactement là où ça fait mal, la faculté à explorer ses sujets jusque dans les moindres détails. Ce qui fait courir Joyce Carol Oates? Le plaisir peut-être de faire dire à l’un de ses personnages: “Le monde, c’est Don Giovanni et c’est Shakespeare. Moins la beauté.”

Mère disparue Joyce Carol Oates Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban 496 p., Éditions Philippe Rey, 22,80€



Les Femelles Joyce Carol Oates Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban 300 p., Éditions Philippe Rey, 19,80€


20 sep.

Ceci n’est pas un livre

En exergue, Swift : “Je fais à présent une expérience très répandue chez les auteurs modernes; à savoir, écrire sur Rien.” Après Swift, David Markson, jeune auteur postmoderne de 80 printemps. Même s’il n’écrit pas exactement sur rien, il cite, il aphorise, il compile, faits historiques et politiques, à la manière des Miscellanées de Mr. Schott. Un Mr. Schott qui serait parti à la recherche d’un peu plus de sens, d’une esquisse de théorie littéraire. Voilà comment cela commence: “Écrivain est tenté d’arrêter d’écrire. Écrivain est plus que las d’inventer des histoires.” Et comment cela se termine: “Adieu et soyez bons.” Entre-temps, donc, des faits bruts, quelques réflexions d’Écrivain et puis des morts célèbres à la pelle, d’écrivains et d’artistes, une avalanche de tuberculose, quelques syphilis, nombre de cancers, attaques et autres insuffisances cardiaques. David Markson a écrit un livre en forme d’oraison funèbre, avec ses morceaux de bravoure: “Ulysse: Un livre ignare, inculte ce me semble, le livre d’un travailleur autodidacte, or nous savons tous à quel point ils sont déprimants.” Et ses conseils avisés: “L’action et l’intrigue peuvent jouer un rôle mineur dans un roman moderne, mais on ne peut s’en passer complètement. A dit Ortega.” Un livre qui se lit comme un annuaire, un bottin qui ne connaîtrait rien de l’ordre alphabétique. Un livre au titre-manifeste en pleine rentrée littéraire -Arrêter d’écrire-, plus vendeur mais moins juste, aussi, que la version originale -This is not a novel. Certes l’idée est amusante, la posture intéressante mais une idée, même amusante, un concept -déjà exploré par Magritte et sa pipe-, une posture, ne suffisent pas toujours à faire un livre. Même au mois de septembre.

Arrêter d’écrire David Markson Traduit de l’américain par Claro 192 p., Le Cherche Midi, 15 €


12 sep.

Norman Mailer: ni bien, ni mal.

Double prix Pulitzer, pour Les armées de la nuit et Le chant du bourreau; récipiendaire de la Légion d’honneur; écrivain engagé, en marge de l’establishment; ami de la France, ennemi de Bush. Forcément, un pedigree pareil, cela crée des attentes. Mais en littérature comme en amour, l’attente à son corollaire: le risque d’être déçu. Déçu par un texte qui a pourtant des fulgurances, un point de vue original, une finesse d’analyse, des traits d’humour... Mais reprenons. Norman Mailer, après bien d’autres, avant tant d’autres, s’est essayé à la biographie d’Adolf Hitler, des événements qui précédèrent sa naissance à ses premières années d’adolescence. Le narrateur que s’est choisi Mailer s’appelle Dieter, c’est un ancien SS, gardien de mystérieux secrets sur les origines du Führer. Ou, plus précisément, Dieter est un démon -un vrai, de ceux que l’on imagine avec une queue fourchue- incarné dans un officier SS. Avant de raconter, avant de s’incarner, le démon n’était qu’un démon, chargé par le Maestro de veiller sur Adi, d’influer sur son destin. Oscillant entre le roman et l’histoire, sous-tendu par la lutte entre le Bien et le Mal, Un château en forêt aurait pu être un chef-d'oeuvre. Il n’est que troublant. Comme il est troublant de constater que Mailer, ici, réduit la liberté de l’être humain à bien peu de choses, troublant de se dire que si les exactions du nazisme sont l’oeuvre du Diable, les hommes n’y peuvent rien, irresponsables à jamais. "J’ai aussi appris à manipuler la volonté du peuple. Je parle de la volonté aveugle du peuple. Habilement influencé, il peut se précipiter sous la bannière des fous. Si ce talent me fut utile dans le cas d’Adolf, la question n’a même pas besoin d’être posée". Un château en forêt sera disponible le 11 octobre prochain en librairie. En attendant, oubliez Norman Mailer et (re)lisez donc le Pauvre petit garçon de Dino Buzzati. Ni Dieu, ni Diable, juste des hommes.

Un château en forêt Norman Mailer Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gérard Meudal 458 p., Plon, 22 €


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