Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

31 mai.

En attendant Cannes 2008

Après Cannes, la littérature; avant les films, les livres. Un, celui du coréen Yi Ch'Å?ngjun, pour trois passages à l'écran -La chanteuse de P'ansori, Une grue de mille ans et le plus récent Beyond the Years, tous signés de son compatriote Im Kwônt'aek. Que l'on ne s'y trompe pas, pourtant, Les Gens du Sud n'a rien d'un roman dans son acception la plus courante, et d'un scénario encore moins. Cinq fragments, cinq épisodes d'une même quête, où la méditation remplace l'action, où la lenteur s'impose. Une intrigue minuscule -sujet, verbe, complément: un homme recherche sa soeur. Explications, fragmentaires elles aussi : "L'été qui avait vu l'entrée de ce chant dans le village avait passé rapidement et, une nuit au début de l'été de l'année suivante, la mère de ce garçon mit au monde une forme de petite fille au terme d'une longue et affreuse souffrance, comme si elle la versait au milieu du sang. Le matin même, elle ferma les yeux à jamais. L'homme du chant, les vêtements froissés, ne franchit la haie de la maison que le lendemain matin." Puis il est reparti, le chanteur vagabond, avec à sa suite les deux enfants. Le garçon refusait d'apprendre à chanter, rêvait de tuer son beau-père mais le chant, superbe et puissant, s'est immiscé entre eux pour l'en empêcher, alors le garçon a pris la fuite. Et puis le père a rendu sa demi-soeur aveugle, et puis le père est mort. C'est cette soeur aveugle, incarnation du p'ansori, le chant du ressentiment, que le garçon devenu homme recherche aujourd'hui. Les prémisses sont les mêmes, toujours, dans chacun des cinq fragments, seules les modalités changent. Et les décors. De quoi faire un film, donc, et même trois.

Les Gens du Sud Yi Ch'Å?ngjun Traduit du coréen sous la direction de Patrick Maurus 160 p., Actes Sud, 18,50 ?


24 mai.

19,90?, le prix d'un roman de Beigbeder

"Je le prenais pour un plaisantin, un artiste, un socialiste de salon (il avait publié un pamphlet contre la pub en France, et selon mes informations il avait aussi conseillé le candidat du parti communiste français lors de l'élection présidentielle de 2002)". Avec ou sans guillemets, la citation? Avant lecture, la tentation est là, irritante, de les supprimer; après lecture on se ravise. Avec Windows on the world, déjà, l'écrivain Beigbeder avait muselé le plaisantin. Au secours pardon confirme: qu'il est possible d'avoir le sens de la formule, une vraie histoire et du fond; qu'il est possible aussi de se trimballer le désenchantement de Houellebecq et de jouer au name dropping comme Bret Easton Ellis. Pour son retour, Octave, l'immarcescible héros de 99 Francs, est parti balader sa grande carcasse en Russie. Envoyé spécial d'une agence de mannequins, il est chargé de mettre la main -et le reste si ça lui chante- sur la future égérie de la firme L'Idéal. Une mission, en somme, qui lui va plutôt bien au teint. Même si la vie n'est pas tous les jours aussi rose que les joues des jeunes filles. Même si Octave a quarante ans, chose qu'il vit assez mal, lui "le vieux involontaire" et qu'en partant pour la Russie, au pays de tous les possibles, il avait une fâcheuse tendance à confondre individualisme et liberté. Paumé chic, Octave, donc, mais assez lucide pour reconnaître l'amour quand Lena, la Tchétchène d'opérette pointe le bout de son nez, et pour admettre que la beauté comme la jeunesse, et bien, au fond, c'est peut-être une forme de tyrannie. Alors oui, Fréderic Beigbeder est un écrivain, pile dans son époque, et Au secours pardon un vrai roman. Triste et méchant, et drôle aussi. Facile parfois, mais drôle quand même, comme "les Wonderbras qui défient Newton (Isaac, pas Helmut)".

Au secours pardon Frédéric Beigbeder A paraître le 6 juin 322p., Grasset, 19,90?


14 mai.

Droit de suite

Question de cohérence éditoriale, sans doute, après la pêche, les poissons. Mais morts ceux-là, ou presque, ou pour le moins salement amochés. "Ceux encore en vie se distinguaient à peine des autres. Ils étaient efflanqués, faibles et mutilés, leur chair déchirée partait en lambeaux. ... Certains de ces poissons fantômes, bougeant à peine les nageoires, avaient l'air de somnoler dans les eaux peu profondes de la rivière, tandis que d'autres allaient et venaient parmi les roseaux, défendant leur territoire, et que d'autres encore, rongés par les parasites, étaient vivants, mais déjà en décomposition." Dans son musée des horreurs, Charles d'Ambrosio aligne les gueules cassées, celles plus tout à fait de ce monde et pas encore de l'autre, la plupart sur le fil ténu entre folie et raison; les couples à la dérive et les enfants perdus. Dans son Musée des poissons morts, il y a un duo père-fils avec un père aimant et un fils schizophrène, un scénariste borderline qui va s'amouracher d'une ballerine adepte de l'automutilation parce que c'est encore en se faisant souffrir qu'elle souffre le moins, un mariage qui va à vau-l'eau, un gamin recueilli par les Soeurs depuis que son père, sans trouver sa croix, a joué avec des clous, et il y en a d'autres encore. Car Charles d'Ambrosio fait dans l'économie: quelques pages pour nouer les fils, camper ses personnages et saisir l'instant, celui où tout bascule, celui où tout fait sens. Huit nouvelles et autant de petits bouts de vie, de mondes en soi. Huit nouvelles qui ont valu à leur auteur d'être comparé à Carver; et un univers bien particulier. Celui du désespoir peut-être, "le désespoir qui est le contraire de l'amour."

Le musée des poissons morts Charles d'Ambrosio Traduit de l'américain par France Camus-Pichon 260 p., Albin Michel, 19,50 ?


02 mai.

Pêche aux voix

Le 6 mai c'est, au choix, l'isoloir ou la pêche à la mouche. Les tenants du bord de l'eau, déjà convaincus, découvriront dans le Testament d'un pêcheur à la mouche moult raisons de s'abstenir quand les autres y trouveront matière à occuper les week-end d'après second tour. John D. Voelker, plus connu sous le pseudonyme de Robert Traver, nom de plume qu'il utilisa pour signer son Autopsie d'un meurtre, "pêchait non pas parce qu'il considérait cela comme quelque chose de si terriblement important, mais parce qu'il soupçonnait la plupart des autres préoccupations des hommes d'être tout aussi vaines -et rarement aussi plaisantes." Dont acte, donc, pour tous les béotiens aussi peu enclins à goûter les charmes de la pêche à la mouche que ceux de la chasse aux papillons et qui, nez à nez avec le corps du délit, se révèlent incapables de reconnaître une fario d'une arc-en-ciel ou d'une truite commune. Mais que l'on ne s'y trompe pas pourtant, ce Testament n'est pas un guide pratique pour garder les waders émergées, ou pour jeter la soie dans le dernier coin encore un peu sauvage, même si, guère avare de son expérience personnelle, l'auteur se fend de quelques conseils: "j'ai découvert qu'un excès d'exercice post-bourbon me donnait le hoquet -hips!- et qu'en retour ce hoquet avait tendance à nuire gravement à la synchronie de mes lancers. Essayez, vous verrez..." Non, ce Testament est celui d'un écrivain tout autant que d'un pêcheur, un recueil de textes brefs où les truites ressemblent à des sirènes et les sirènes à des femmes et où la nostalgie le dispute au burlesque, l'ode à la nature à la philosophie de l'instant. Une consolation, en somme, à la file d'attente devant les machines à voter.

Testament d'un pêcheur à la mouche John D. Voelker Traduit de l'américain par Jacques Mailhos 214 p., Gallmeister, 21,50?


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