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Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

24 avr.

Proust, Nabokov et les autres

Oyez, le nouveau Baudelaire, le nouveau Rimbaud, le nouveau Proust, le nouveau Nabokov est là, au bout de la page. Que l'on ne s'y trompe pas, pourtant, le nouveau génie n'est pas l'auteur, plutôt le héros de son roman. Le ci-devant Noel Burun, synesthète de son état comme tous ses glorieux prédécesseurs. Il mémorise, enregistre, archive tout ce qu'il croise, lit, entend et puis, ce n'est pas rien, voit le monde en couleurs ou, plus justement, les mots pour le décrire. Mais toute comparaison s'arrête là, Noel ne se soucie guère de la postérité littéraire, son grand oeuvre est ailleurs; au fond d'une fiole de laboratoire. Sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer, n'a plus que cinq années à vivre si un nouveau médicament ne fait pas rapidement son apparition, alors Noel file dans le petit atelier de chimie qu'il avait installé avec son père et tente de remettre la main sur cette satanée Mnémosyne. Autour de lui gravite tout un petit monde un peu hors normes, il y a le docteur Vorta, neuropsychiatre célèbre et pas très clair, il y a Samira, la belle amnésique et puis Norval, le quasi double physique de Noel, écrivain précoce et séducteur patenté -"Pour Claire, l'aînée, ce fut le premier -et le dernier- orgasme de sa vie. Elle a épousé un critique littéraire". Il y a du rythme aussi, et des trouvailles à foison dans Les artistes de la mémoire. Mais malgré cela, non, Jeffrey Moore n'est pas Proust, ou Baudelaire, ou Rimbaud et encore moins Nabokov. Mais il est assez lucide pour conseiller à celui titillé par la plume de "ne pas raconter ses rêves, ne pas déballer son journal intime, ne rien écrire avant l'âge de trente ans." Ce qui n'est déjà pas si mal.

Les artistes de la mémoire Jeffrey Moore Traduit de l'anglais (Canada) par Hélène Rioux 504 p., Philippe Rey, 22,90 ?


17 avr.

Le poids des mots

Alors que le printemps littéraire français vise le light, les textes tout petits et autres récits minuscules, cent pages par là, trente ici; les Américains déboulés pour l'été, eux, sortent l'artillerie lourde. Après Le Soulèvement des âmes et Le Maître des carrefours, La Pierre du bâtisseur de Madison Smart Bell, dernier tome de sa trilogie haïtienne attendu le trois mai chez Actes Sud, affiche un gros kilo sur la balance et un bon millier de pages. Un autre? Déjà publié, lui, et un poil plus léger -500 pages, pas plus-, Wando Passo de David Payne a ce volume éminemment rassurant des livres dont on ne fait pas le tour en un voyage en métro. Roman à deux temps, à deux voix, celle d'aujourd'hui, quand certaine histoire d'hier menace de se répéter, quelque part dans le fin fond de la Caroline; et celle d' il y a 140 ans, dans le vieux Sud, quand -horreur, alors que la guerre de Sécession fait rage-, Percival DeLay, patriarche mourant, décide d'affranchir Jarry, tout à la fois régisseur de son domaine et son fils métissé. D'après les lois en vigueur, il est illégal en Caroline du Sud, et dans tous les états confédérés, d'affranchir un esclave sinon par décret spécial de l'Assemblée législative. (...) (Percival), bien sûr, n'entend pas se soumettre à l'autorité des gouvernements. La loi, voyez-vous, dans sa vision bien arrêtée des choses, peut être soumise à ses caprices, alors que sa propre parole a une force égale, voire légèrement supérieure, à un décret biblique." De là à penser qu'il y a plus à écrire sur la guerre de Sécession, et sur Toussaint Louverture, légendaire meneur de la légendaire et seule réussie révolution d'esclaves de l'histoire, que sur le mundillo parisien, de là à penser que les romanciers américains feraient plus long car ils ont plus à dire, non, non...

Wando Passo David Payne Traduit de l'américain par Virginie Buhl 510 p., Belfond, 23 ?


10 avr.

Toute une histoire

Et si c'était cela, aussi, un bon roman. Juste une histoire. Sans engagement brandit comme un étendard, sans jugements péremptoires. Sans un auteur qui se regarde écrire, analysant et disséquant la littérature en train de se faire. Si c'était cela, aussi, être romancier. Fabriquer des histoires qui suscitent l'émotion avant de titiller l'intellect. David Bergen excelle dans cet art là. Sans confondre sentiments et bons sentiments. Chez lui, l'émotion n'est pas esthétique, elle est directe. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'écrit pas -bien au contraire-, simplement que la langue, ici, n'est pas un artifice venu combler la vacuité de l'intrigue. L'histoire donc. Un passé envahi d'ombres est celui de Charles Boatman. Il a combattu, voilà une trentaine d'années au Vietnam et ne s'en est jamais vraiment remis. Alors, il y est retourné mais n'en est pas revenu, cette fois. Et c'est sur ses traces qu'Ada et Jon, deux de ses enfants, sont partis avec, pour tout indice ou presque, le nom d'un écrivain vietnamien dont la lecture avait bouleversé leur père. Sur place, leur enquête s'enlise, comme la guerre trois décennies plus tôt. Les jeunes gens rencontrent Elaine Gouds, une expatriée qui -dit-on- aurait eu une liaison avec Charles et puis Hoang Vu, l'artiste qui aime les Occidentales et qui a croisé leur père. Et puis Thanh, encore, l'interprète qui raconte la guerre, ses camarades: Thanh expliqua que tout cela lui paraissait lointain. -Comme Hien. je parle de lui, mais sans véritable passion. Il est mort. Je suis vivant. Et chaque jour, il faut que je gagne de quoi me nourrir, et nourrir mes enfants. Ce n'est pas l'Histoire qui remplit mon estomac." Jon plonge dans la nuit de Da-Nang, trop anxieux d'entrevoir la vérité et Ada creuse et creuse encore, décomposant et recomposant l'image paternelle. Comme toutes les belles histoires, celle de David Bergen est en demi-teintes, la guerre vue d'ici n'a pas le même visage qu'entraperçue là bas. Il n'y a plus de vainqueurs ni de vaincus. Juste Un passé envahi d'ombres. Les jurés du Giller Prize, le mieux doté et plus prestigieux prix littéraire canadien, ne s'y sont pas trompés, consacrant David Bergen en 2005. Mais de cela, il n'y a pas de quoi en faire toute une histoire...

Un passé envahi d'ombres. David Bergen. Traduit de l'anglais (Canada) par Pierre Bondil 274 p., Albin Michel, 20,90 ?


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