Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

28 mar.

Quand la littérature entre en campagne...

Les gens réagissent si différemment devant l'Afrique, dit Scheffler. Certains se sentent menacés, ils essaient de la nier, ils essaient même de recréer et de maintenir l'Europe autour d'eux du mieux qu'ils peuvent. D'autres s'adaptent plus ou moins, mais cela reste un compromis. Qui est prêt à s'abandonner totalement et à se donner à ce pays? Et peut-on les en accuser? Ils reculent; ils ont peur: le pays les menace avec son vide et son silence. Il ne les remarque pas, il ne s'intéresse pas à ce qu'ils essaient d'accomplir." Une simple inversion, l'Europe qui remplacerait l'Afrique et Karel Schoeman entrerait en campagne. Pourtant, il vient du bout du monde. Son Etrange pays, c'est l'Afrique du Sud, et son histoire se passe à la fin du XIXème siècle. Il y est question d'exil, d'identité et d'intégration. Certes, les migrants sont des colons, des Hollandais, des Anglais, des Allemands. Certains sont venus à Bloemfontein porter la bonne parole, d'autres sont arrivés pour faire fortune; les derniers, à l'image de Versluis, bourgeois néerlandais débarqué au milieu de nulle part pour apprivoiser la mort, espèrent brûler leur tuberculose au soleil du veld. Certes, l'histoire s'écrit à l'envers mais les similitudes sont frappantes, la douleur prégnante. Karel Schoeman aurait sa place dans la campagne mais il ne fait pas de politique, il écrit. Karel Schoeman ne juge pas, ne prend même pas partie; il raconte, merveilleusement.

En étrange pays Karel Schoeman Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau 384 p., Phébus, 20 ?


19 mar.

La petite Arabe

La petite Arabe. Towelhead, en version originale, que l'on traduira avec profit par enturbanné(e)". Un titre pareil, ça racole ou ça fait fuir, c'est selon. Les fuyards sont partis, les autres sont restés, alors explications. Où l'on découvre que le titre est mensonger, pas complètement, non, mais un peu quand même. Parce que je plaisais trop à son petit ami, ma mère m'a envoyée habiter avec papa." Je", c'est Jasira (sic), adolescente américaine, père libanais, mère irlandaise, qui déménage, donc, du côté de Houston, alors que la Guerre du Golfe pointe le bout du fusil. Alors oui, il est question de racisme ordinaire. Enturbannée", négresse des sables". A l'école, dans le voisinage, les insultes fusent, il est même question d'un chameau, mais le fond du livre est ailleurs. A chercher du côté de Playboy, magazine bien connu du mâle américain et grâce auquel Jasira va connaître les joies du sexe en solo avant d'en faire l'expérience grandeur nature avec M. Vuoso, son voisin, un réserviste, qui chaque matin hisse les couleurs dans son jardin et ne musellera pas longtemps son désir. Jasira, elle, est aussi consentante qu'on peut l'être à 13 ans, un peu plus même peut-être, et ne tarde pas à passer des bras du voisin à ceux de Thomas, un ami du lycée. Et c'est là que tout se joue. M. Vuoso, Humbert Humbert du troisième millénaire est abject, Thomas est un brin manipulateur mais affirmer que la jeune fille est complètement étrangère aux sentiments qu'elle suscite, serait un gros mensonge. La petite Arabe, premier roman d'Alicia Erian (dont certaines nouvelles ont été publiées dans Playboy -la boucle est bouclée), choque, attire, révulse, c'est une bombe bourrée aux hormones. En bref, ça ne laisse pas indifférent. Comme le titre? Comme le titre.

La petite Arabe Alicia Erian Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis 360 p., Ed. de L'Olivier, 21 ?


05 mar.

Déformation professionnelle

"On publie le premier chapitre de La Promesse du neuvième cavalier dans le prochain numéro de notre journal interne. -La Prome... C'est quoi? -Le livre que tu es en train d'écrire. J'ai été obligé d'inventer un titre. Pas mal, non? Le sang de Jesper Humlin ne fit qu'un tour. -Je t'ai déjà dit que je n'écrirais pas le bouquin auquel tu penses. Et ton horrible titre tu peux te torcher avec. -Je n'apprécie pas ce langage. Et il est trop tard pour changer de titre."Déformation professionnelle sans doute, même quand il se détourne du polar et abandonne Wallander, c'est plus fort que lui, Henning Mankell assassine à tour de bras. Jesper Humlin, pour commencer, poète hermétique et donc reconnu, terrorisé à l'idée que sa mère et sa compagne puissent se mettre à écrire -mieux que lui, à l'évidence- et qui, à l'année, entretient son bronzage dans quelque île lointaine ou au solarium du coin. Olof Lundin, ensuite, éditeur du premier, prêt à tout pour gonfler les ventes et peu lui importe que son poulain soit poète: ce sont les romans policiers qui partent le mieux? C'est ce que Jesper écrira, qu'il le veuille ou non. Mise en abîme et règlements de compte sanglants avec la littérature et ceux qui la font, Tea-Bag c'est aussi une réflexion, une question qui appert lorsque l'inspiration se fait mauvaise fille et que le chemin de Jesper Humlin croise celui de trois jeunes femmes, réfugiées clandestines: A quoi ça sert d'écrire? A dire le monde, dans le cas de Mankell, ou pour le moins la Suède d'aujourd'hui.

Tea-Bag de Henning Mankell Traduit du suédois par Anna Gibson 330 p., Seuil, 21 ?


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