Tout Burroughs est là, dans ses lettres; l'homme, l'ami, l'amant, le camé, l'écrivain hors normes. Quatorze années -de 1945 à 1959- condensées en un peu moins de deux cent missives, la plupart adressées à Allen Ginsberg, les autres à Jack Kerouac, à Lucien Carr, à Neal Cassady, à Bill Gilmore, à Alan Ansen, Paul Bowles, Lawrence Ferlinghetti ou Brion Gysin. Il faut que je me mette au travail. Je viens de perdre trois heures à écrire à Marker et à toi. Mieux vaut garder mes lettres, peut-être qu'on pourra en tirer un livre plus tard quand je me serai fait une réput." , écrivait William Burroughs à Allen Ginsberg en 1952. Dix ans après sa mort, en 1997, la réputation de l'auteur du Festin Nu n'est plus à faire, et les lettres ici rassemblées forment un tout plus complet qu'une énième biographie; un roman posthume. Un texte qui parlerait d'errances -géographiques, amicales, sentimentales et littéraires. Celles qui mèneront Burroughs des Etats-Unis au Mexique, cette terre bénie des dieux où, contrairement à la mère patrie, plus fouettarde que nourricière, Les ivrognes dorment à même le trottoir de la principale artère(...) on peut se faire soigner une chaude-pisse pour 2,40 dollars ou acheter de la péniciline et se l'injecter soi-même. (...)Les aiguilles et les seringues peuvent être achetées n'importe où. Ce ne sont que quelques indications de l'atmosphère générale de liberté qui règne ici et ne connaît pas d'ingérence." Mais le voyage reprend, du Mexique en Colombie sur les traces du Yage, avant que Burroughs ne mette les voiles, cap sur la vieille Europe et la jeune Afrique: Rome, Tanger, Londres, Copenhague, Venise et Paris. Burroughs trace sa route, avec Joan, sa femme, puis seul, après qu'un soir, ivre et voulant rejouer Guillaume Tell, il l'a tué accidentellement. Quand les anciens amis passent le voir, cela ne se passe pas toujours très bien, alors de nouveaux débarquent, profitent de la bourse de Burroughs ou lui ouvrent la leur et reprennent le voyage. Mais Ginsberg, l'irremplaçable compagnon, objet de tous les désirs, confident, agent à l'occasion et correspondant privilégié, est là, de loin, toutes ces années. Et à travers leur relation unique, c'est le work-in-progress de Burroughs qui appert. Le passage de la narration -Junky, Queer- à la découverte des cut-up, à l'anti-narration du Festin Nu: Le manus. dans sa forme actuelle ne constitue pas un roman pour la simple raison que ce n'est pas un roman. Il s'agit d'une série de textes liés -par les thèmes- mais séparés." Les Lettres de William Burroughs forment un récit où il serait question de critique sociale et politique. Un récit où il serait question aussi de petits trafics et de vraies arrestations, d'amis emprisonnés et d'autres morts, de prostitués vite ramassés et chers payés. De la drogue, la compagne des bons et des mauvais jours. Des drogues, plutôt, nombreuses et variées -héroïne, morphine, cocaïne, peyotl, amphétamines, barbituriques, opium, yage- dont Burroughs dresse le catalogue des effets comparés. Tout est bon, comme le sont aussi les moyens, aussi divers que sans vrais résultats, employés pour tenter de s'en désintoxiquer. L'homme qui écrivait ces lettres était en butte avec ses propres contradictions, ses obsessions, amer parfois, hypocondriaque à l'occasion, égoïste et génial, mais doté d'un humour ravageur qui nous vaut quelques perles toujours aussi savoureuses, cinquante ans après: Jack (Kerouac), je serais toi, j'y réfléchirais à deux fois avant d'abandonner la sexualité. C'est un ressort fondamental et quand c'est bon, c'est vraiment bon. On dirait le mariage littéraire de Gertrude Stein et d'Hemingway." Un livre" qui porte tous les autres en germe. Un des meilleurs de Burroughs, en somme.
Lettres, William Burroughs Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard-Georges Lemaire et Céline Leroy 647 p., Christian Bourgois, 30 ?
A noter aussi la réedition dans la collection Titres de Mon éducation, du Scénario du festin nu" et de Ultimes paroles.