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Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

27 fév.

Dave Eggers, VRP multicartes

Farouche partisan de l'adage selon lequel on n'est jamais mieux servi que par soi-même, Dave Eggers s'auto-édite. On entend déjà les vitupérants vitupérer, les gensdelettres -qui en ont tous profité- crier au conflit d'intérêt. Pourtant, pourtant... La petite histoire ne dit pas si Eggers s'est lui-même relu et corrigé, elle se contente de rappeler que l'auteur d'Une oeuvre déchirante d'un génie renversant a autant de flair comme éditeur que de talent comme écrivain. Pour le flair, on se contera d'évoquer William T. Vollmann, Rick Moody, ou Jonathan Lethem que McSweeney's, la revue de Dave Eggers a contribué à populariser; pour le talent, Pourquoi nous avons faim, son premier recueil de nouvelles fera parfaitement l'affaire. De quoi nous avons faim plutôt que pourquoi, car il est ici question de tous ces petits riens qui nourissent l'existence: le but qu'on ne s'est pas fixé mais qu'on se promet d'atteindre, le vieil ami qui devient jeune amant parce que c'est encore le moyen le plus simple d'éviter la solitude, le suicide raté qui tient lieu d'invitation au cousin qui habite trop loin, la mort que l'on imagine plus douce en public. Il n'y a pas que des chefs d'oeuvre parmi ces textes ciselés, mais il y en a suffisamment pour assurer la pérennité des produits dérivés. Les revues, les dvd, la maison d'édition, et les ateliers d'écriture, associations à but non lucratif qui viennent en aide aux enfants défavorisés et qui fleurissent un peu partout à travers le pays... Et là, même les vitupérants ne vitupèrent plus, ils applaudissent.

Pourquoi nous avons faim Dave Eggers Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par L. 272 p., Gallimard, 21?


19 fév.

La forme et le fond

L'écriture d'une redoutable précision, les détails à profusion, la construction impeccable. Steven Millhauser soigne la forme, c'est certain. Mais pas vraiment à la manière d'un formaliste désincarné qui confondrait roman et procédé et oublierait que derrière les mots, pointent les sentiments. Peut-être parce que Millhauser estime qu'un styliste n'est jamais meilleur écrivain que lorsqu'il raconte une histoire... En trois novellas -à ne pas confondre avec leur cousines télévisées, de bref romans plutôt que des nouvelles-, il nous parle d'amour, revisite le mythe de Don Juan et la légende de Tristan et Yseult, mais aussi -surtout- étudie, analyse, dissèque les sentiments qui gravitent autour: la déception, la trahison et la douleur, la jalousie. Ainsi Vengeance, le premier récit, d'une sublime cruauté, dans lequel une femme bafouée, trompée avant que de devenir veuve, accueille sa rivale et lui fait visiter, pièce après pièce, la maison qu'elle vient de mettre en vente: Notre chambre. Non, non, entrez. Je veux que vous entriez. J'ai dit: entrez. Vous savez, j'admire cette hésitation. Ã?a montre que vous avez une certaine... décence. A moins que vous n'ayez peur de quelque chose? Dieu du Ciel! Il n'y a rien ici dont il faille avoir peur. Regardez: encore une bibliothèque. Et permettez-moi de vous présenter le, hmm, le lit conjugal." Le Roi dans l'arbre, ce sont des ambiances, des atmosphères, un monde en soi où la frontière se fait ténue entre ici et ailleurs, hier et maintenant, réel et imaginaire. Un bonheur d'illusion, de jeux de masques et de faux-semblants. De la fiction, donc, des histoires, et de la meilleure facture. Et un Steven Millhauser en grande forme.

Steven Millhauser, Le roi dans l'arbre. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Chénetier 304 p., Albin Michel, 20,90 ?


12 fév.

De l'autobiographie considérée comme un des beaux-arts

Tout Burroughs est là, dans ses lettres; l'homme, l'ami, l'amant, le camé, l'écrivain hors normes. Quatorze années -de 1945 à 1959- condensées en un peu moins de deux cent missives, la plupart adressées à Allen Ginsberg, les autres à Jack Kerouac, à Lucien Carr, à Neal Cassady, à Bill Gilmore, à Alan Ansen, Paul Bowles, Lawrence Ferlinghetti ou Brion Gysin. Il faut que je me mette au travail. Je viens de perdre trois heures à écrire à Marker et à toi. Mieux vaut garder mes lettres, peut-être qu'on pourra en tirer un livre plus tard quand je me serai fait une réput." , écrivait William Burroughs à Allen Ginsberg en 1952. Dix ans après sa mort, en 1997, la réputation de l'auteur du Festin Nu n'est plus à faire, et les lettres ici rassemblées forment un tout plus complet qu'une énième biographie; un roman posthume. Un texte qui parlerait d'errances -géographiques, amicales, sentimentales et littéraires. Celles qui mèneront Burroughs des Etats-Unis au Mexique, cette terre bénie des dieux où, contrairement à la mère patrie, plus fouettarde que nourricière, Les ivrognes dorment à même le trottoir de la principale artère(...) on peut se faire soigner une chaude-pisse pour 2,40 dollars ou acheter de la péniciline et se l'injecter soi-même. (...)Les aiguilles et les seringues peuvent être achetées n'importe où. Ce ne sont que quelques indications de l'atmosphère générale de liberté qui règne ici et ne connaît pas d'ingérence." Mais le voyage reprend, du Mexique en Colombie sur les traces du Yage, avant que Burroughs ne mette les voiles, cap sur la vieille Europe et la jeune Afrique: Rome, Tanger, Londres, Copenhague, Venise et Paris. Burroughs trace sa route, avec Joan, sa femme, puis seul, après qu'un soir, ivre et voulant rejouer Guillaume Tell, il l'a tué accidentellement. Quand les anciens amis passent le voir, cela ne se passe pas toujours très bien, alors de nouveaux débarquent, profitent de la bourse de Burroughs ou lui ouvrent la leur et reprennent le voyage. Mais Ginsberg, l'irremplaçable compagnon, objet de tous les désirs, confident, agent à l'occasion et correspondant privilégié, est là, de loin, toutes ces années. Et à travers leur relation unique, c'est le work-in-progress de Burroughs qui appert. Le passage de la narration -Junky, Queer- à la découverte des cut-up, à l'anti-narration du Festin Nu: Le manus. dans sa forme actuelle ne constitue pas un roman pour la simple raison que ce n'est pas un roman. Il s'agit d'une série de textes liés -par les thèmes- mais séparés." Les Lettres de William Burroughs forment un récit où il serait question de critique sociale et politique. Un récit où il serait question aussi de petits trafics et de vraies arrestations, d'amis emprisonnés et d'autres morts, de prostitués vite ramassés et chers payés. De la drogue, la compagne des bons et des mauvais jours. Des drogues, plutôt, nombreuses et variées -héroïne, morphine, cocaïne, peyotl, amphétamines, barbituriques, opium, yage- dont Burroughs dresse le catalogue des effets comparés. Tout est bon, comme le sont aussi les moyens, aussi divers que sans vrais résultats, employés pour tenter de s'en désintoxiquer. L'homme qui écrivait ces lettres était en butte avec ses propres contradictions, ses obsessions, amer parfois, hypocondriaque à l'occasion, égoïste et génial, mais doté d'un humour ravageur qui nous vaut quelques perles toujours aussi savoureuses, cinquante ans après: Jack (Kerouac), je serais toi, j'y réfléchirais à deux fois avant d'abandonner la sexualité. C'est un ressort fondamental et quand c'est bon, c'est vraiment bon. On dirait le mariage littéraire de Gertrude Stein et d'Hemingway." Un livre" qui porte tous les autres en germe. Un des meilleurs de Burroughs, en somme.

Lettres, William Burroughs Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard-Georges Lemaire et Céline Leroy 647 p., Christian Bourgois, 30 ? A noter aussi la réedition dans la collection Titres de Mon éducation, du Scénario du festin nu" et de Ultimes paroles.


07 fév.

Question de perspective

Il y a ceux -parmi les écrivains- qui prennent leur nombril pour le vaste monde et ceux qui procèdent de la manière exactement inverse. Ou, pour schématiser grossièrement, les tenants de l'autofiction et les autres. Olivier Gallmeister, jeune éditeur d'une jeune maison d'édition, semble préférer les seconds aux premiers et tant pis s'ils sont morts. Gerald Durrell, puisque c'est lui dont il s'agit, a guidé des générations de lecteurs sur les rives de Corfou et les chemins escarpés de l'humour anglais avant, faute de stock, de terminer sa course sur les rayons de quelques -bonnes- bibliothèques. Cinquante ans après sa première publication, Ma famille et autres animaux, hilarante chronique naturaliste et familiale, est de nouveau disponible et c'est très bien ainsi. Plaidoyer pro domo en guise de mise en bouche: "Ce livre est le récit d'un séjour de cinq années que j'ai fait avec ma famille dans l'île de Corfou. Je le voyais, à l'origine, comme un exposé légèrement nostalgique sur l'histoire naturelle de l'île, mais je commis la grave erreur d'y introduire les membres de ma famille dès les premières pages. Une fois sur le papier, ils s'y installèrent et invitèrent divers amis à partager avec eux les chapitres suivants. C'est avec la plus grande difficulté que j'ai réussi à leur arracher quelques pages et à les consacrer aux animaux." Mais, c'est de l'autofiction, alors? Non, juste du bonheur. Une question de perspective, certainement.

Ma famille et autres animaux Gerald Durrell Traduit de l'anglais par Léo Lack 264 p., Gallmeister, 22, ?


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