Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Romans
Par Vanessa Postec
Vanessa Postec

11 juil.

Sky-movie

Puisque la période veut ça, puisque s’organisent les grandes migrations estivales -du nord au sud et retour-, pour rester dans le ton: En Vol d’Alan Tennant, un volume suffisamment épais pour tenir compagnie lors d’un vol long courrier. En quelques mots: l’épopée d’un naturaliste assez fou pour s’embarquer dans un vieux coucou bringuebalant piloté par un vétéran du Vietnam, histoire de suivre vaille que vaille un faucon lors de sa migration; le voyage d’un fou assez sage pour croire en ses rêves et préférer la compagnie des oiseaux à celle des hommes. Il y a du Don Quichotte là-dedans, quand l’armée où la police s’en mêlent. Il y a de la poésie, de l’humour et de l’érudition à la pelle. En Vol ressemble tellement à une fable écolo et baroudeuse que ce doit en être une. Très exactement, un bouquin plus efficace qu’un Grenelle de l’environnement pour mesurer les dégâts causés par les pesticides et autres cochonneries organochlorées sur la faune sauvage. Le genre de livre qui vous donne des envies de détournement d’avion pour filer le pataud pigeon du coin. D’autres arguments? En Vol, aujourd’hui publié dans la bien nommée collection Nature Writing chez Gallmeister, a fait partie, lors de sa parution (en 2004) aux Etats-Unis, des 100 meilleurs livres de l’année sélectionnés par le New York Times et par le Washington Post’s Book World, ce qui n’est pas nécessairement mauvais signe. A noter encore que les droits d’adaptation cinématographique ont été acquis par Robert Redford. Ce qui n’est pas non plus un mauvais signe, même si l’on ignore encore qui du naturaliste ou du faucon il interprétera.

En Vol Alan Tennant Gallmeister, traduit de l’américain par Jacques Mailhos, 412 p., 25€


02 juil.

Coup de coeur de l’été

Après les bandeaux mentionnant, comme une excroissance narcissique, le nom de l’auteur; ceux rappelant les ouvrages commis précédemment; ceux encore qui se vantent d’un prix (littéraire, s’entend), qui affichent fièrement le nombre d’exemplaires vendus dans leur patrie d’origine, ou qui se targuent du soutien d’un auteur plus connu que l’auteur dont le nom est dactylographié en tout petit, en voici un, de bandeau, d’un genre résolument neuf. Voir. Comme un symbole d’autosatisfaction éditoriale, en blanc sur rouge, entourant la couverture du Secret du Bayou, premier roman de l’américain John Biguenet: “Le coup de coeur Albin Michel de l’été.” Autrement dit, comme pour les fruits et les légumes, il y aurait des saisons pour les livres, certains carrossés pour la plage, du genre à ne pas déparer entre la bouée et les tongs, et d’autres, sombres et sérieux tout juste bon à alimenter la cheminée... On s’en assurera dès l’automne. Autrement dit aussi, il y aurait des livres que les éditeurs soutiendraient parce qu’ils les aiment et d’autres qu’ils publieraient parce qu’il faut bien nourrir le pilon -on s’en doutait bien un peu mais de là à le reconnaître publiquement... Et l’on imagine déjà des hordes d’auteurs manifestant pour un peu plus d’amour et de reconnaissance, jalousant ceux qui, pour quelque obscure raison, ont su, mieux qu’eux, faire battre le coeur de leur maison d’édition. Et le livre dans tout ça, ce fameux Secret du Bayou? Présenté -encore- comme réunissant tous les ingrédients d’un grand roman de l’été, il parle de pêche, de violence et d’amour. Verdict? Un roman pour l’été... pas mal fichu, non, mais on ne se lamentera pas si on l’oublie sur la plage.

Le Secret du Bayou John Biguenet Albin Michel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon, 410 p., 19,90€


Les ciseaux et la colle

Avant que le genre ne soit à la mode au point que les éditeurs soupirent d’aise à la vue des chiffres de vente; avant que les susdits éditeurs ne rebaptisent leurs auteur(e)s “reine du crime” ou “grande prêtresse du suspense”, il était une écrivaine victorienne, Mary Elizabeth Braddon. Une romancière qui, pour son premier ouvrage -Sur les traces du serpent (en date de 1860)-, invente, dans le désordre: des rebondissements, des trahisons, un meurtre et une découverte, un détective muet mais pas sourd, un fils de famille débauché, son oncle richissime assassiné, une aristocrate flouée, un jeune homme joliment machiavélique, un enfant trouvé sur les bords d’un fleuve, et toute une troupe de personnages de second ou troisième plan mais de tout premier ordre. De Charles Dickens, elle a l’ironie; d’Henry James, Mary Elizabeth Braddon a la regard aiguisé, la sublime lenteur. Voici un écrivain à l’ancienne mode, le genre de romancière qui prend le temps de poser le décor et de présenter dans le détail ceux qui le peuplent, au point que l’on ne peut ignorer jusqu’à la couleur de leurs boutons de culotte. Alors ça plaît ou ça ne plaît pas. Mais quand ça plaît, ça plaît à la folie. Et ça offre en prime quelques leçons de journalisme. “Les deux journaux qui parurent le vendredi contenaient des récits différents en tout point de l’assassinat, et le journal qui paraissait le samedi donna un heureux amalgame de ces deux comptes rendus, démontrant par là la supériorité de la colle et des ciseaux sur la copie à un penny la ligne.” Comment dit-on clairvoyance en anglais victorien?

Sur les traces du serpent Mary Elizabeth Braddon Editions Joëlle Losfeld, traduit de l’anglais par Alexandre Du Terrail, 442 p., 22,50€


23 juin.

Une vérité qui dérange à la sauce finnoise

Après le coup de coeur de la semaine passée, un autre. Un vrai, un grand qui ne connaît pas les saisons. Exit le bayou, bienvenue en Finlande. Certes, il y fait moins chaud -encore que, avec le réchauffement climatique, cela devrait s’arranger rapidement... Nous voilà sur les terres d’Arto Paasilinna, auteur sagement fou du Lièvre de Vatanen, de Petits suicides entre amis ou du Bestial serviteur du pasteur Huuskonen. Avant de tâter de l’écriture sous ses formes les plus diverses (journalisme, poésie et roman), Paasilinna fut bûcheron puis ouvrier agricole. Toutes choses qui, mises bout à bout, suffisent à expliquer l’évidente dilection du finnois pour la nature encore nature, les petites et les grosses bêtes. L’histoire? Eemeli Toropainen, petit-fils d’un bouffeur de curé et incendiaire d’église, communiste jusqu’au bout de la faucille, est chargé d’accomplir les dernières volontés de son grand-père. A savoir, ériger sur ses terres un joli temple sylvestre construit à l’ancienne, tout en bois, sur le modèle d’une église du XVIIIe siècle. Bon garçon libre de tout engagement depuis que sa société a déposé le bilan, Eemeli Toropainen s’attelle à la tâche sans barguigner. Dans son petit coin de paradis, l’église sort de terre sans tenir compte de l’hostilité marquée des autorités, civiles comme ecclésiastiques. Une poignée d’écolos, pas exactement doués de leurs mains, rallient les alentours du temple hors-la-loi. Puis d’autres arrivent, formant bientôt une petite communauté villageoise qui, sous la férule d’Eemeli Toropainen, aura fort à faire pour s’en sortir et prospérer: la troisième guerre mondiale éclate, l’économie de marché n’est plus ce qu’elle était, une centrale nucléaire fait des siennes... Joyeusetés qui adviennent, à en croire Paasilinna, dans les deux décennies à venir. Ce n’est pas très optimiste, mais plus efficace, pour faire intelligemment réfléchir, qu’un Grenelle de l’environnement. Plus encore, Le Cantique de l’apocalypse joyeuse est une fable écolo et humaniste. Et, comme l’indique son titre mieux que le résumé, tout à fait joyeuse.

Le Cantique de l’apocalypse joyeuse Arto Paasilinna Denoël, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 336 p., 20 €


02 juin.

Amour un peu partout

Après Amour dans une petite ville -les plus curieux pousseront jusqu’à la rubrique “archives”- Wang Anyi, femme de lettres chinoise auteur du Chant des regrets éternels, récidive avec Amour sur une colline dénudée. Ici et là, Wang Anyi a fait scandale dans son pays avec ses histoires d’amour et de sexe -adultérins ou hors mariage. De notre côté du monde, pas sûr pourtant qu’amants et maîtresses choquent vraiment. Voir. Au commencement, il y a une petite fille, puis une jeune fille qui “badinait avec les garçons juste parce qu’ils étaient des garçons. Elle se moquait bien qu’ils soient fils d’empereur ou de mendiant, car après tout, elle n’avait pas en tête de séduire le père” et un jeune garçon qui, en grandissant, devient violoncelliste. Elle et lui se marient, mais pas ensemble. Pis, ils ne se connaissent ni se croisent et rien ne semble devoir arriver. Jusqu’au coup de théâtre que Wang Anyi transforme en coup de foudre et assène depuis les hauteurs de sa colline. Pas de mystère, ce qui doit arriver, arrive. Et l’auteur, alors, à voir se débattre ses personnages, jubile. A croire que ce qui fit scandale, dans la Chine des années 1980 n’est pas l’adultère mais la manière de le raconter. Chirurgicale. Avec un incroyable talent mais sans une once de compassion pour ses personnages. Sans un regard amical pour les hommes et les femmes qu’ils incarnent. “Le plus souvent, une femme aime un homme moins pour sa valeur que pour la réalisation de ses propres chimères amoureuses. Pour ces chimères, une femme donnerait tout, jusqu’à se sacrifier elle-même.” Comment dit-on misogyne en chinois?

Amour sur une colline dénudée Wang Anyi Traduit du chinois par Stéphane Lévêque 226 p., Editions Philippe Picquier, 17,50€


21 mai.

Droit de suite et pêche à la mouche

Ceux qui, crayon en main, lisent et notent scrupuleusement les titres inspirant cette feuille hebdomadaire -l’orgueil de penser qu’il est de tels internautes n’est pas un péché; tout au plus un œdème de l’ego- savent déjà que William G. Tapply, auteur américain d’une vingtaine de romans policiers, fait un parfait compagnon de route pour les dimanches d’élection, lorsque l’envie de taquiner la truite se fait la plus forte. A ces lecteurs attentifs comme aux autres, on précisera aujourd’hui que la camaraderie de Tapply est appréciable même sans campagne, sans politique et sans urnes. Après Dérive Sanglante publié l’an passé, le premier de ses romans à être traduit en France, William G. Tapply signe Casco Bay, le deuxième volet des aventures de Stoney Calhoun, guide de pêche rendu amnésique sept ans plus tôt par un mystérieux “coup de foudre” et qui peu à peu prend conscience que ses réflexes pourraient être ceux d’un ancien flic. Entre pêche -au bar, cette fois-; façonnage de mouches; sciage, coupe et transport de bois pour l’hiver, Stoney et Ralph, le chien capable de bien des tours (“Ralph regarda Calhoun un moment, puis il eut l’air de hausser les épaules.” p 253), vont croiser la route d’un tueur qui s’en prend à des méchants (mais pas seulement) et se plaît à abandonner ses victimes transformées en charbon de bois sur quelque île déserte... Ce qu’il y a de formidable avec Tapply, c’est que même en ignorant ce qu’est une “Gurgler”, une “Clouser Minnow” ou une “Deceiver”, même en se fichant absolument de découvrir le coupable, on passe un admirable moment, au fond des bois du Maine, ou au bord de l’eau. Et ce qu’il y a de formidable avec ses romans, c’est que le deuxième est aussi bon que le premier.

Casco Bay William G. Tapply Traduit de l’américain par François Happe 304 p., Gallmeister, 22,90€


19 mai.

Journée de la femme, acte II

Pourquoi nous aimons les femmes. Question sans point d’interrogation, ou début de réponse. La suite à lire demain, entre les pages du recueil de nouvelles du roumain Mircea Cartãrescu. Un recueil paru en 2004 qui valut au poète et romancier (Orbitor, L’Oeil en feu) de la nouvelle vague roumaine son plus beau succès public et commercial avec 70 000 exemplaires écoulés. Abandonnant l’exigence pour la légèreté, l’écrivain signe un portrait de groupe, la photo de classe d’une école de filles. Il y en a de belles et de moins belles, des joyeuses et des désespérées, des toujours présentes, d’autres presque oubliées, et quelques unes vaguement fantastiques. Cartarescu en parle avec tendresse et une pointe d’acidité, et avec humour, surtout, comme dans “... A lovely little Jewish princess...”: “Les critiques partagent les écrivains, selon les affinités, les générations, selon les familles spirituelles ou les courants littéraires, mais en ce qui me concerne, je crois que l’on peut tout aussi bien les classer en écrivains qui ont eu peu de femmes et en écrivains qui en ont eu beaucoup.” Et puis encore le nouvelliste parle de lui et de ses semblables, comme pour expliquer aux femmes que le sentiment qui domine chez les hommes lorsqu’il les évoquent ressemble à une forme d’amoureuse incompréhension. A sa question, Mircea Cãrtãrescu ne répond qu’en filigrane: nous aimons les femmes car elles ne sont pas des hommes, sans doute. Mais plus certainement parce qu’elles ressemblent à des livres, toujours riches d’histoires et de rêves. Et rien que pour cela, Mircea Cãrtãrescu est un écrivain infiniment aimable.

Pourquoi nous aimons les femmes Mircea Cãrtãrescu Nouvelles traduites du roumain par Laure Hinckel 150 p., Denoël, 12€


17 mai.

Etonnante voyageuse

Pour ceux qui ont lu Gary Shteyngart: bonne nouvelle, son double virtuel et féminin débarque; pour les autres, qui ne savent pas encore que le jeune homme, Russe émigré aux Etats-Unis, est un écrivain hautement prometteur, séance de rattrapage -tarifée 21 €- avec Anya Ulinich et sa Folle équipée de Sashenka Goldberg. Pas question d’Absurdistan ici, cette république de roman balkanique et bananière mais, comme chez Shteyngart, des relations est-ouest, de la différence et du rêve américain. Anya Ulinich est née en 1973 à Moscou. Dix-sept ans plus tard, elle quitte la Russie pour les Etats-Unis et, quasiment dans la foulée, abandonne la peinture pour l’écriture. La folle équipée de Sashenka Goldberg, son premier roman au titre plus efficace qu’un résumé, met en scène les aventures d’une jeune fille au patronyme juif, au teint basané et aux cheveux crépus -Philip Roth où es-tu?-, fille d’un certain Victor Goldberg parti voir si l’herbe est plus verte chez les capitalistes, et lui-même fruit de l’union d’une citoyenne moscovite et d’un représentant africain du sixième festival international de la jeunesse. Enfant puis adolescente, Sashenka n’a pas exactement la vie facile. Elle n’est pas à sa place et elle le sait, à l’exception peut-être des cours de dessin, où enfin elle est acceptée telle qu’elle est: “Les élèves n’étaient pas méchants, manifestement. Il n’y avait que les personnes inoffensives ou les vieux pour continuer à faire des plaisanteries sur le communisme.” Mais cela ne suffit pas, alors un jour Sasha part, bien décidée à marcher sur les brisées paternelles. D’un exil, Anya Ulinich fait tout un roman, entre satire et récit d’apprentissage à l’ironie tendre. Raison suffisante pour l’inviter à bourlinguer encore un peu, jusqu’à Saint-Malo cette fois, où elle participera, du 10 au 12 mai au Festival Etonnants Voyageurs.

La folle équipée de Sashenka Goldberg Anya Ulinich Traduit de l’américain par Norbert Naigeon 422 p., Editions Belfond, 21€


30 avr.

Don DeLillo regarde les hommes tomber...

Après Jay McInerney, Jonathan Safran Foer, Ian McEwan, John Updike, l’Australien Richard Flanagan, ou plus près de nous Frédéric Beigbeder -pardon aux oubliés et à tous ceux qui n’en sont qu’à mi-parcours de leur traversée de l’Atlantique-, Don DeLillo signe son roman post-11 septembre, L’Homme qui tombe. Un roman en images à défaut d’un livre d’images. A commencer par celle qui ouvre le récit: une image de fin de monde, noyée de cendres et de gravats, et un homme debout, du verre dans les cheveux, une mallette à la main et du sang sur le visage. D’autres suivent, celle de l’homme qui tombe, performeur qui se lance tête en bas du haut des immeubles et qui finira par mourir d’une banale maladie de cœur; celle du canon d’un fusil; celle de malades d’alzheimer qui s’oublient doucement; celle d’enfants qui guettent à la jumelle le retour du messie, un certain Bill Lawton que la bouche pleine de chewing-gum on confondra aisément avec Ben Laden, et puis celle de survivants, assis devant le film de l’attentat: “Il dit: “On dirait encore un accident, le premier. Même à cette distance, loin en dehors de là, combien de jours plus tard, je suis là à me dire c’est un accident. -Parce que c’en est forcement un. -C’en est forcement un. -La façon dont la caméra se montre surprise, en quelque sorte. -Mais seulement le premier. -Seulement le premier, dit-elle. -Le deuxième avion, quand le deuxième avion apparaît, dit-il, nous sommes tous un peu plus vieux et un peu plus sages.””. Les personnages de Don DeLillo ne sont pas encore à terre, alors il les regarde tomber comme il a vu les tours devenir ruines. Plus qu’un roman post-11 septembre, L’Homme qui tombe est un roman sur l’impuissance à valeur géopolitique ajoutée. Un livre des petits riens. Et un grand Don DeLillo.

L’Homme qui tombe Don DeLillo Traduit de l’américain par Marianne Véron 300 p., Actes Sud, 22€


16 avr.

Petit traité de mondialisation économique

Récession, pouvoir d’achat, refonte de l’accès aux droits chômage, (in)égalité homme-femme dans le monde du travail... Comme une litanie sans fin de gros mots à la mode. Voir: “Faut pas pousser, moi aussi j’ai bossé longtemps et les impôts, c’est pas avec le dos de la cuillère qu’on s’est servi non plus. Les allocations chômage auxquelles vous avez droit en fonction du travail passé, par contre, elles sont si faibles et durent si peu de temps que c’est à vous donner envie de hurler. (...) Je n’ai plus que deux mois d’allocations à toucher et rien ne me garantit que je retrouverai un emploi entre-temps.” L’auteur de ces lignes est une trentenaire partie de son entreprise après que son chef s’est montré encore plus insultant et insistant qu’à son habitude; une jeune femme célibataire contrainte de repartir vivre chez maman. Rien que de très banal. Seule originalité, la narratrice se nomme Kyôko et fait ses comptes en yens. Le Jour de la Gratitude au Travail est un tout petit livre, acide et drôle, couronné par le prix Akutagawa, comparable par son importance à notre Goncourt. L’ouvrage d’une jeune femme -Itoyama Akiko- qui s’est frottée aux dures lois de l’entreprise (représentante pour une société d’appareils ménagers) avant de se lancer dans l’écriture, et qui tire de ses expériences passées deux récits, aux héroïnes soumises -entre autre- aux diktats du marché, dans un environnement ultra-compétitif où le “travailler plus” donne des semaines de quatre-vingt heures. Passé les indéniables qualités littéraires de l’ouvrage, constater qu’ailleurs, à défaut d’être pire, ce n’est pas mieux, devrait rassurer. Vraiment?

Le Jour de la Gratitude au Travail Itoyama Akiko Traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray 102 p., Editions Philippe Picquier, 13€


14 avr.

Petite musique de jour

“Baptisée ainsi en hommage à la forme musicale douce de la sonate et aux films de yakuzas, Sonatine Editions a pour ambition de tenir ce paradoxe fondateur et de concilier à travers sa production éditoriale culture et contre-culture, courants continus et alternatifs.” Présentation, signée de son directeur, François Verdoux, d’une nouvelle maison qui ne devrait pas tarder à avoir tout d’une grande. Aux manettes, quelques transfuges du Cherche Midi, dont, à la coordination éditoriale, un certain Arnaud Hofmarcher (un nom qui devrait rappeler quelques souvenirs aux aficionados de Lot 49...) Mais puisqu’une maison d’édition vaut par ses livres avant de valoir par ceux qui y travaillent, en voici un de livre, un roman bluffant d’une jeune femme -Sara Gran, pas encore quarante ans- qui écrit comme d’autres filmaient en noir et blanc dans les années 1950. Loué par Bret Easton Ellis, Kate Atkinson, ou Georges Pelecanos, Dope est une merveille (caustique, intelligent, particulièrement bien fichu) de roman noir. Josephine a la trentaine mais aurait dû y passer depuis belle lurette, achevée par la drogue, par un dealer de passage, par un maquereau hargneux ou un flic trop zélé. Mais elle s’en est sortie, a arrêté la came et vit à l’hôtel de petits expédients. Jusqu’au jour où un couple fortuné décide de faire appel à ses services: leur fille Nadine a disparu après avoir sombré dans la drogue. Qui de mieux qu’une ex-junkie pour retrouver une junkie de fraîche date? Et Josephine de replonger -non pas dans la poudre, mais dans son propre passé, ce qui n’est sans doute pas mieux... A noter, pour ceux qui préfèrent les images aux mots mais qui, à l’occasion, n’ont rien contre le fait de concilier les deux, la sortie, toujours chez Sonatine, de Mon histoire vraie de David Lynch et la parution annoncée pour octobre d’Al Pacino par Al Pacino.

Dope Sara Gran Sonatine Editions, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Smith, 160 p., 15€


02 avr.

Uppercut d’avril

Pour garnir la bibliothèque d’avril, un gros poisson pêché dans les toujours bonnes eaux des Terres d’Amérique: Craig Davidson, jeune Canadien qui écrit comme d’autres cognent. Avec ses tripes et sa hargne, le genre de talent qui vous fait oublier les mauvais coups. Après Un goût de rouille et d’os, Juste être un homme tend à prouver ce que London, Hemingway et Toole martelaient déjà: à savoir que la boxe est un sport éminemment littéraire. Rob fait de la boxe parce que son père l’entraîne, parce que son oncle Tommy boxe, parce que son grand-père boxait, parce que la boxe c’est une affaire de famille et peut-être le plus court chemin pour quitter la misère. Manque de pot, Rob est doué mais il ne l’aime pas, ce chemin. Rob a 16 ans, Paul une dizaine d’années de plus. Lui, fils de bonne famille, mou dehors, lâche dedans, commence à chercher un sens à sa vie, à devenir un homme-un-vrai avec des muscles et des poings et de la souffrance à revendre le soir où il se fait tabasser à la sortie d’une boîte de nuit. Sa manière d’y arriver? “Plonger dans un hachoir à viande et puis essayer de s’en sortir à la force du poignet.” Il y en a un qui veut s’élever et un autre qui veut plonger. En toute logique, Rob et Paul vont se retrouver à mi-course. Dans un club sans règles et sans limites, le genre d’endroit que Palahniuk aurait pu croquer dans son Fight Club, le genre de ring dont on ne redescend que les pieds devant. Ce qui est rassurant avec Craig Davidson, c’est de savoir qu’à l’évidence tout cela ne finira pas très bien, et qu’à côté même les pires poissons d’avril feront triste figure.

Juste être un homme Craig Davidson Traduit de l’anglais (Canada) par Anne Wicke 250 p., Albin Michel, 19,90€


20 mar.

Allah superstar (punk)

Une semaine tout juste après que la Cour d’appel de Paris a confirmé la relaxe de Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo, dans l’affaire des caricatures de Mahomet, paraît un livre -Les Taqwacores (de taqwa: amour, foi en Allah et core: hardcore)- qui devrait contribuer à relancer l’attention crispée des musulmans les plus conservateurs. Voir. Le narrateur, Yusef, a grandi dans une famille religieuse; il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, ne couche pas avec la première (ni la deuxième) venue. Yusef a dans sa chambre un drapeau du Pakistan, pays dont il connaît ce qu’il a pu en voir en un été; Yusef est étudiant. Plutôt que de vivre sur le campus, il a trouvé refuge dans une maison musulmane pas vraiment conventionnelle, un foyer peuplé de bizarres créatures à crêtes et épingles de nourrices, tatouages et burka, tapis de prières et bouteilles de bières. “J’ai cessé de vouloir définir à tout prix le mot “punk” à peu près au même moment où j’ai arrêté d’essayer de définir l’islam -deux mouvements qui ne sont pas aussi éloignés qu’on pourrait le penser. Les deux sont nés d’une formidable explosion de vérité et de vitalité mais semblent avoir perdu quelque chose en chemin -l’énergie, peut-être, conséquente à la prise de conscience que le monde n’avait jamais connu pareille force et n’en connaîtrait plus jamais. Les deux ont été mis à mal par des traîtres et des hypocrites, mais aussi par de fervents adeptes dont la dévotion a handicapé leur énergie créatrice.” Voilà pour le soft. Sinon? Soirées avinées et petits matins brumeux, relations sexuelles et rites religieux malmenés, et puis, courant tout au long du livre, une exégèse peu conventionnelle du Coran, et de “tous les trucs complètement débiles” qu’il contient... Pourtant, les taqwacores, c’est un peu plus qu’une vaste blague: le mouvement, n’en déplaise aux incrédules, existe (voir les groupes The Kominas, 8-bit ou Vote Hezbollah); et Michael Muhammad Knight, si l’on en croit son éditeur, “s’est converti à l’islam à l’âge de seize ans après avoir lu la biographie de Malcolm X.” Du coup, si Les Taqwacores, derrière leur couverture jaune à défigurer une bibliothèque, ne révolutionneront pas la littérature, ils hérisseront sans doute, façon crête, les plus rigoristes. Ce qui n’est déjà pas si mal.

Les Taqwacores Michael Muhammad Knight Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau 340 p. Hachette Littératures, 22€


17 mar.

Ceci n’est pas un tableau

C’est un livre qui ressemble à un tableau et pas seulement parce que l’un de ses principaux protagonistes est peintre. C’est un roman qui ressemble à une peinture, mais pas une peinture qui parle et qui raconte, comme ce fut le cas récemment. La Réserve, enfin, c’est un roman de Russell Banks qui ne ressemble pas à un roman de Russell Banks. Bref, le nouvel opus de l’Américain est absolument inattendu. Ce qui ne signifie pas que tous ceux qui ont aimé American Darling n’aimeront pas La Réserve, non, mais ils seront stupéfaits. Comme dans une toile en couleurs de l’entre-deux guerres, il y a de beaux messieurs et de belles dames, plantés dans le cadre qui va avec, un club très privé au bord d’un lac idyllique, quelque part dans la vallée des Adirondacks. Au premier plan, on aperçoit un peintre célèbre, Jordan Groves, communiste, pilote d’avion et ami de Dos Passos, et une femme du monde, une Paris Hilton avant que l’excentricité ne soit à la mode: Vanessa Cole, fille d’un célèbre neurochirurgien, deux fois mariée à trente ans, croqueuse d’hommes et modèle de névroses. Au second plan, il y a la femme de l’artiste, Alicia, une Autrichienne sculpturale, et un guide au patronyme improbable, Hubert St. Germain. Dans cette jolie petite société de l’après Dépression, tout va pour le mieux jusqu’au jour où rien ne va plus: mensonges, trahisons, non-dit, vraies et fausses croyances, ambiguïtés, La Réserve, en un rien de temps, est devenue le théâtre des plus noires passions. Du coup, même si de la lointaine Europe parviennent les échos d’une guerre à venir, Russell Banks abandonne la grande pour la petite histoire, celle des relations humaines, qu’il dissèque avec un luxe de précision: “Si l’on ne perçoit plus avec certitude le caractère nécessaire et essentiel de la vérité en toute chose, aussi bien pour ce qui concerne le connu que pour ce qui concerne l’inconnu, il devient, de fait, difficile de mentir. Peut-être même impossible. En ce sens, Vanessa n’était pas une menteuse. Elle connaissait le sens des mots vrai et faux, et c’était une experte pour ce qui était de distinguer entre un menteur et quelqu’un de sincère (...) mais elle n’était personnellement ni l’un ni l’autre.” Quelques coups de pinceaux de Russell Banks qui ressemblent à un paragraphe d’Henry James...

La Réserve Russell Banks Actes Sud, traduit de l’américain par Pierre Furlan 380 p., 23€


06 mar.

Quand la Chine s’éveillera...

... Il y aura des écrivains qui écriront des histoires, des éditeurs qui les publieront, des traducteurs qui les traduiront. Liu Aï, le narrateur d’English se souvient de ses années d’enfance et d’adolescence. A l’époque -juste avant la mort de Mao Zedong, quand “le bonheur était rouge du sang versé”-, il vivait dans la province du Xinjiang, aux confins du pays, à l’extrême ouest de la Chine. Enfant unique, il grandit auprès de ses parents, intellectuels au service de la patrie, ce qui ne leur interdit pas de se montrer parfaitement humains: violents, menteurs, et lâches. Pour le reste, Liu Aï est un enfant tout ce qu’il y a de moyen, doué pour écouter aux portes et amoureux d’une de ses professeurs, la belle Hajitaï. Alors, quand débarque un jeune homme, enseignant d’anglais de son état, propriétaire d’un énorme dictionnaire et de costumes aux plis parfaits, c’est un vent de nouveautés qui souffle sur la vie de Liu Aï. “Nous nous sentions pousser des ailes. Comme si nous allions pouvoir profiter des vents du désert de Gobi, traverser le désert du Tarim et la vallée de l’Ertix pour parvenir en Europe, donc en Angleterre et plus tard en Amérique.” L’enfant se sent pousser des ailes et puis découvre, tout à trac, l’existence des gentlemen, l’amitié, la culture, de nouveaux mots -la compassion- dont il apprend le sens. Avec la lucidité de l’observateur, Wang Gang (né comme son héros dans la province du Xinjiang à la fin des années 1960) a écrit le roman de la Révolution culturelle et de ses exactions. Presque autant qu’il a écrit, avec une tendresse nostalgique un roman d’initiation où la masturbation tient pratiquement autant de place que chez Roth -foie de veau en moins, rationnement oblige... Quand la Chine s’éveillera? Celle de Wang Gang a les yeux grand ouverts.

English Wang Gang Traduit du chinois par Pascale Wei-Guinot et Emmanuelle Péchenart 464 p., Editions Philippe Picquier, 22€


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