30 jan.
Par Oriane Jeancourt,à 16:57 :: General :: #39 :: rss
Les larmes de Dostoïevski
Printemps 1854, Dostoïevski est exilé en Sibérie par le Tsar, dans ces terres arides et désertes, la lecture demeure son unique échappée. Il se plonge dans un ouvrage de Hegel. Au bout de quelques pages, il fond en larmes. Pourquoi pleure t’il, l’immense génie russe ? Car, lorsqu’il commence la lecture des Leçons sur la philosophie de l’Histoire, il tombe sur ces lignes : « La Sibérie (…) ne nous intéresse pas ici. La morphologie du pays n’est pas propice à une culture historique ou à devenir un acteur particulier de l’histoire. » Imaginez la réaction de Dostoïevski lorsqu’il découvre qu’en Europe, ses souffrances, son bagne, les idées à cause desquelles il fut d’abord condamné à mort puis exilé, n’existent même pas ! D’un trait de pensée, Hegel raye son calvaire de l’histoire. Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes, le titre seul du dernier livre de l’essayiste et dramaturge hongrois Lazslo F. Földenyi pourrait justifier sa lecture. Földenyi s’immerge dans les pensées de l’auteur de Crimes et Châtiments jusqu’à imaginer ce point de basculement, lorsque Dostoïevski se serait dit : Hé bien soit, l’Histoire ne me prend pas en compte, je ne prendrais pas en compte l’Histoire dans mon existence, « l’histoire ne révèle sa propre essence qu’à ceux qu’elle a au préalable exclus d’elle-même ». Hegel, et avec lui tous les tenants de la pensée rationnelle de l’Histoire, peuvent bien continuer à ignorer la souffrance de ceux qu’ils rejettent de leur champs de réflexion, moi Dostoïevski, je prend le parti libre des exclus, des souffrants, des vivants. Sublime révolte que Földenyi échafaude en une cinquantaine de pages, un mouvement de pensée qu’un auteur né en 1952 de l’autre côté du rideau de fer peut apprécier au plus juste. Lui aussi a connu l’envers de l’histoire et fut tenu en joue par « l’arme de la rationnalité ». Comme le résume un des premiers admirateurs de Földenyi, l’écrivain Alberto Manguel, « ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de la consolation de ce qui semble raisonnable et probable, mais des régions sibériennes inexplorées de l’impossible. »
Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes, Laszlo F. Földenyi, Actes Sud, 10 euros



Commentaires
1. Le mardi 12 février 2008 à 10:17, par Jean Chol POIVRESSELLE :: site
Je suis tout à fait d'accord avec cette manière de résumer ce livre à la nuance près qu'il s'agit tout de même d'une métaphore des impressions que ressentent où peunvent ressentir les citoyens d'Europe centrale et orientale vis à vis de l'Europe des Lumières qui les a ignorés pendant des siècles et des siècles y compris actuellement.
Je pense sincèrement que cet auteur a pris le prétexte de cette fabulette pour exprimer la tristesse, le sentiment d'abandon et d'exclusion vis à vis de la Raison, de l'Histoire suscités par ce mépris qu'ont nos concitoyens d'Europe occidentale à l'égard de ceux qui ont vécu, pendant 50 ans, sous le manteau gris de la dialectique matérialiste hégélienne, marxiste et communiste.
C'est , à mon sens, la grande leçon de ce livre qui lance un appel, non pas à "la vieille Europe" comme l'a écrit un célèbre quotidien français, mais plutôt une mise en garde face à ce mépris, sous couvert de jugements simplistes, qui continue de stigmatiser les femmes et hommes de, ce que Milocz appelait "l'autre Europe".
Il y a une autre Europe qui a sa place et qui, quelquefois, "fond en larmes" en lisant certains articles où en regardant certains reportages stéréotypés provenant de cette Europe aveuglée par sa propre posture.
2. Le samedi 29 août 2009 à 22:21, par rachide filali
you are the best..Orriane Jeancourt!
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