Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Essais
Par Oriane Jeancourt
Oriane Jeancourt

17 juin.

Au Musée des émotions

De dos, on dirait un jeune garçon à genoux, casquette et bermuda, peut-être un écolier en prière dans la cour d’une école catholique, mais lorsque l’on s’approche de la statue en résine, tourne autour, c’est le choc : l’enfant a le visage d’Hitler. Cette œuvre intitulée Him, aujourd’hui exposée à Beaubourg dans l’exposition Traces du sacré, a fait le tour du monde, elle est signée Maurizio Cattelan. Cet artiste italien est un des plus appréciés aujourd’hui sur le marché de l’art mais aussi un des plus controversés par la critique qui stigmatise sa perversité. Avec ses installations, Maurizio Cattelan ne s’adresse pas à l’intellect du spectateur, il veut le frapper aux tripes, lui asséner un coup émotif dont il aura peine à se remettre. Dans son dernier essai, la conservatrice et critique d’art Catherine Grenier désigne ce phénomène propre à un grand nombre d’artistes contemporains, « la revanche des émotions ». Finie la démarche de Duchamp et de son urinoir fondée sur l’idée que « le regardeur fait l’œuvre », aujourd’hui l’art contemporain vise directement le spectateur là où ça fait mal : notre animalité et notre vanité nous sont jetés en pleine figure, sous forme de cadavres d’animaux, de lits souillés ou d’enfants à têtes de monstres, rien n’est concédé à la distance critique. Or, le public en redemande, avide de se faire secouer par la colère antimilitariste d’un Thomas Hirschorn ou de se faire bercer par le sentimentalisme des pantins désarticulés d’Annette Messager. Pourquoi ces artistes sont-ils devenus populaires ? Parce qu’ils sont un « symptôme de l’état du monde », celui, historique ou quotidien, écoeurant ou grotesque, où vit le spectateur. Par ce refus de l’intelligence, « l’art se fixe un objet principal, le monde vivant, et un enjeu primordial, la transformation du spectateur par la révélation de l’essence du vivant ». Une œuvre qui agit sur le spectateur, tel est l’ancrage de la réflexion passionnante que mène Catherine Grenier sous le signe de deux pères de la modernité, Goya et Shakespeare. A lire La Revanche des émotions, les artistes d’aujourd’hui ont peut-être trouvé là le secret pour réconcilier le grand public avec l’art contemporain. Bruit et fureur de la modernité s’entendent dans ces œuvres qui ne se contentent pas de jouer sur la corde du pathos mais cherchent à être en symbiose avec la société, comme le formule le peintre Sigmar Polke ; « le tableau va chercher sa victime ».

La Revanche des émotions Catherine Grenier Seuil, 19 euros


19 mai.

Trop Sérieuse Jeunesse

En proie à un profond ras-le bol de Cannes, de ses tapis vus et revus et de ses éternelles divas, l’exclue de tout ce faste so glamour que je suis a aussi voulu aller au cinéma, juste pour avoir l’impression « d’en être ». Je me suis donc ruée dans la première salle du quartier où se jouait un film idéal pour perdre toute envie d’intégrer le monde des happy few : Moi qui ai servit le roi d’Angleterre, mise en abyme hilarante de notre propre vacuité. L’histoire de ce petit homme tchèque qui a voué sa vie à intégrer une société de millionnaires offre une variation ironique sur l’un des moteurs les plus puissants de l’Histoire, la vanité de la jeunesse. Cette adaptation du roman de l’ écrivain tchèque Bohumil Hrabal par le réalisateur Jiri Menzel, s’il relève aussi bien du récit picaresque que de la fable politique, demeure un désopilant rappel de l’impératif fondamental de toute existence réussie : ne jamais prendre ses aspirations trop au sérieux. Défaut de jeunesse dont s’amuse aussi beaucoup la vingtaine d’écrivains internationaux, (Boualem Sansal, Philippe Forest, Charif Majdalani…. ) qui, à l’occasion des vingt ans de la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs, répondent dans la revue Meeting à la docte question : qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? « A vingt ans, j’étais un désastre », l’écrivain anglais John Burnside ne s’épargne pas lorsqu’il décrit le jeune misanthrope se languissant dans une caravane de Cambridge. On retrouve le même manque de respect pour son propre passé chez l’écrivain uruguayen Juan Carlos Mondragon qui se dit même « étonné devant ce personnage que je ne connais qu’à moitié ». Peu importe le continent, l’époque, ou même la langue qui ont accompagné ces jeunes années, domine pourtant chez ces écrivains une indéniable tendresse pour les illusions de cet âge où « on n’a jamais de recul » comme le note l’ espagnol Santioga Gamboa. Que ce soit à Pékin en pleine Révolution culturelle, dans une Turquie qui s’éveille à la démocratie ou, comme dans le film de Jiri Menzel, dans les grands hôtels d’une Prague nazifiée, la jeunesse semble toujours en proie à la même solitude, mue par une lutte tenace contre l’ennui.

« Je ne sais pas ce que je deviendrais mais je le deviendrais », Arnaud Cathrine résume ainsi  au mieux cet absurde et sublime désir de se prendre au sérieux qui accompagne, souvent, ses 20 ans.

Avoir vingt ans Meeting numéro 5, 15 euros


C’est l’histoire d’un mec…

A quoi ça sert de rire ? On connaît les réponses toutes faîtes : oublier la misère du monde, les soucis du quotidien, prendre un peu de recul… Mais lorsqu’on se retrouve hilare grâce à certains sketchs, du type coincé dans son k-way au « lâcher de salopes », on peut se demander si le rire n’a pas trait à une régression pure et simple, un retour au niveau zéro de la pensée. Or, selon un psychanalyste, Jean-Luc Giribone, auteur d’un récent essai, Le Rire étrange, ce rire nous permettrait d’affronter notre absurde condition d’homme. La preuve par une bonne blague : imaginez le Titanic, le bateau coule, quelques survivants trouvent une embarcation et se jettent dans la mer déchaînée. Après plusieurs jours d’errance, ces rescapés voient arrivez un bateau. Se croyant sauvés, ils lui font signe. Le bateau s’approche, à bord, des douaniers qui demandent aux survivants : « quelque chose à déclarer ? ». Vous riez ? Bon, peut-être que c’est visuel car ce qui est drôle, ici, c’est que les douaniers, même dans une situation hors normes, gardent leurs réflexes de fonctionnaires des mers. « Une mécanique plaquée sur du réel » la célébrissime définition du rire par Bergson demeure la plus juste : les personnages sont mués par des réactions qui échappent à leur propre entendement. Rien de plus drôle que quelqu’un qui, par sa manière absurde de réagir, trahit l’absence de maîtrise de soi. Drôle…et inquiétant ; les personnages de Kafka, notamment les membres du Procès, n’échappent-ils pas eux aussi à toute rationalité dans leurs comportements ? Cette « inquiétante étrangeté » a, elle, été formulée par un lecteur de Bergson, Sigmund Freud. Jean-Luc Giribone les réunit tous deux pour situer l’infime frontière entre l’humour et l’absurdité tragique : ce qui dans le sentiment d’absurde plonge l’individu dans l’angoisse du sens disparu, renaît dans le comique comme un automatisme fantasque hors de toute profondeur psychologique.

L’essai de Jean-Luc Giribone  ne garantit pas le fou rire mais ose une hypothèse : le comique, comme le rêve nous permettrait « d’assister au naufrage du sens tout en restant sur la rive de la raison. » Bref, rions avec Bigard, pour cesser de trembler avec Beckett.

Le Rire étrange, Bergson avec Freud, Jean-Luc Giribone, Editions du Sandre, 9 euros


17 mar.

La guerre des générations n’aura pas lieu…

Il est une colère que les plus de quarante ans ne peuvent pas connaître. Souvenez-vous, un débat télévisé en avril 2005. Depuis plusieurs semaines les partisans du « Oui » et les défenseurs du « Non » se livrent une bataille sans merci, il n’est plus possible de parler d’autre chose que de ce projet constitutionnel européen dont personne n’a lu une ligne. A cette occasion, le plus absent des dirigeants politiques se frotte même à un public jusqu’ici ignoré : Jacques Chirac reçoit des jeunes à l’Elysée. Et là, cette phrase, impossible à oublier pour toute une génération : « Votre pessimisme, je ne le comprends pas, ça me fait de la peine ». Grégoire Tirot, fonctionnaire de Bercy âgée de 31 ans, a choisit cet aveu présidentiel en exergue de son livre France anti-jeune. S’ensuit un lourd constat à force de vérité statistique : la France a la jeunesse la plus pessimiste du monde. A quel moment, la jeunesse est-elle devenue en France un handicap plutôt qu’un atout ? A quel moment le jeune diplômé de vingt-cinq ans s’est vu traité comme un larbin docile, sous-payé et exploitable à merci ? Ce pamphlet d’une génération crispée puise sa force, non pas dans un jeunisme radical, mais dans l’outrance de sa dénonciation, inattendue de la part du plus protégé des salariés, le fonctionnaire. Stages non rémunérés, CDD payés au lance-pierre, périodes de recherche d’emploi de plus en plus longues et humiliantes, le jeune arrivant sur le marché du travail, quelque soit son milieu ou son niveau d’éducation, se confronte à une société qui rechigne à l’insérer. Après la complainte, l’attaque : Grégoire Tirot donne à juger ces aînés qui « font preuve d’un égoïsme extrême, masqué par une épaisse couche d’idéologie moisie (…) dont l’irresponsabilité peut se résumer à cet état d’esprit inqualifiable : après moi, le déluge. ». Pas sûr qu’il faille inviter ce porte-parole générationnel à l’anniversaire de mai 68, aux côtés de ceux qui, selon lui, ont organisé « le plus grand hold-up de l’histoire » ; la spoliation d’un avenir. Non, les jeunes d’aujourd’hui n’ont fait ni la Résistance, ni la Révolution, ils n’ambitionnent plus de souffler un vent nouveau sur le monde, mais ce livre rassurera nos aînés nostalgiques des barricades, la colère de la jeunesse n’est pas morte.

France anti-jeune Grégoire Tirot Max Milo éditions, 18 euros


11 mar.

Nos Amis les bêtes

Faut-il être végétarien pour devenir philosophe post-moderne ? Cette question n’est stupide qu’en apparence ; aux yeux de certains, les abattoirs constituent le dernier cercle de l’enfer contemporain. « Partout c’était Treblinka », ce mot d’Isaac Bashevis Singer face à des abattoirs fait loi pour les défenseurs de la cause animale. Et ils sont légions, non seulement des actrices sur le retour, des illuminés New-Age mais aussi des adeptes de la French Theory, comme Elisabeth de Fontenay qui, dans son dernier livre, Sans Offenser le genre humain, plaide pour que « l’animal redevienne une question sociale ». La philosophe en appelle à un droit international pour protéger nos frères animaux puisque « ce que nous faisons à tous ces vivants doués de sensibilité et porteurs de mondes, il faut en effet savoir que c’est à nous même qu’en fin de compte nous le faisons. » Est-ce à dire que l’homme est un singe comme les autres ? De Darwin à « l’antihumanisme naturaliste », il n’y a qu’un pas que certains spécialistes des singes et autres tenants de la Deep Ecology n’hésitent pas à franchir, notamment pour réclamer l’extension des droits de l’homme aux chimpanzés (ils n’ont certainement pas vu La Planète des singes). De là à imaginer une lutte des classes deuxième génération opposant le prolétariat animal à l’oppresseur humain…Marx avait raison, lorsque l’histoire se répète, il y a de quoi rire. Mais dans l’inimaginable cruauté des hommes envers les animaux, il y a aussi de quoi pleurer : avez-vous déjà vu un lapin capable d’émettre une lueur verte grâce à l’introduction dans son ADN d’un gène de méduse ? Barbarie ordinaire au nom de l’ « art bio », selon l’artiste Eduardo Kac qui rêve de procéder à de telles manipulations génétiques. Là réside l’intérêt du livre d’Elisabeth de Fontenay, replacer dans une perspective philosophique la cruauté humaine envers son presque semblable. Dans L’Animal que donc je suis, Derrida fait part de sa gêne à se retrouver nu devant son chat et des questions qui jaillissent au moment où la honte le submerge, il conclue « désormais, plus que jamais l’animal nous regarde et nous sommes nus devant lui. Et penser commence peut-être par là ». Au commencement de la pensée, l’animal donc…

Sans offenser le genre humain, Elisabeth de Fontenay, Albin Michel, coll. Bibliothèque des Idées, 18 euros


29 fév.

De l’art de l’insulte

Insulter, pourquoi pas, mais encore faut-il le faire avec brio. Nous sommes tous dominés par nos nerfs, habités par une « colère saine », une indignation parfois nécessaire. Non, ce qui est insupportable, c’est de mal injurier. Il y eut un temps, les années soixante, où mêmes les philosophes s’insultaient, et se faisaient insulter par le public. Ainsi Clément Rosset, dont les chroniques littéraires reparaissent aujourd’hui sous le titre éloquent, Une passion homicide, se faisait traiter de « dégueulasse » par les lecteurs du Nouvel Observateur, ou de « Michel Sardou de la philosophie », ce qui, de notre point de vue, s’avère bien plus injurieux. A cause de ses pastiches de la pensée marxiste, Clément Rosset fut même menacé dans son intégrité physique ; une romancière promit de « lui couper les couilles » . De son côté, le philosophe avait choisit comme posture celle du pamphlet, une autre forme d’injure à la pensée dominante. Au-delà du contexte de l’époque et de la mauvaise foi parfois apparente de l’auteur, ces chroniques tracent les grande lignes de ce qui pourrait être une « poétique de l’insulte ». Rosset écrit par exemple à propos du Droit à la paresse de Paul Lafargue, qu’il s’agit d’un « pamphlet ambigu comme le sont tous les pamphlets réussis ». L’ambiguïté, maître mot de la puissance critique et comique du style Rosset : « laisser parler l’absurdité de l’auteur, faire apparaître l’absurde en ne changeant presque rien au discours et à la pensée de ceux qu’il pastiche ». Rien de plus efficace que de laisser dire, comme il le fait pour les théories sexuelles du Dr Wilhelm Reich, quitte à résumer la pensée de ce psychanalyste et philosophe marxiste en trois lignes, « Reich pressent, dés 1928, une loi structurale bien connue aujourd’hui : on ne fait bien l’amour qu’à gauche ; à droite, on est tout rabougri, égoïste, vicieux. On comprend l’épouvante de certains devant la portée politique de cette découverte.» En quelques mots, Rosset a anéanti la pensée de son adversaire, sans se commettre dans l’injure. Ceci dit, nulle ne sait si entre deux portes de l’Ecole Normale Supérieure, face à Derrida refusant la main qu’il lui tendait, Rosset ne lui asséna pas en retour, « casse toi, pauvre con »…

Une Passion homicide Clément Rosset, PUF, 10 euros


30 jan.

Les larmes de Dostoïevski

Printemps 1854, Dostoïevski est exilé en Sibérie par le Tsar, dans ces terres arides et désertes, la lecture demeure son unique échappée. Il se plonge dans un ouvrage de Hegel. Au bout de quelques pages, il fond en larmes. Pourquoi pleure t’il, l’immense génie russe ? Car, lorsqu’il commence la lecture des Leçons sur la philosophie de l’Histoire, il tombe sur ces lignes : « La Sibérie (…) ne nous intéresse pas ici. La morphologie du pays n’est pas propice à une culture historique ou à devenir un acteur particulier de l’histoire. » Imaginez la réaction de Dostoïevski lorsqu’il découvre qu’en Europe, ses souffrances, son bagne, les idées à cause desquelles il fut d’abord condamné à mort puis exilé, n’existent même pas ! D’un trait de pensée, Hegel raye son calvaire de l’histoire. Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes, le titre seul du dernier livre de l’essayiste et dramaturge hongrois Lazslo F. Földenyi pourrait justifier sa lecture. Földenyi s’immerge dans les pensées de l’auteur de Crimes et Châtiments jusqu’à imaginer ce point de basculement, lorsque Dostoïevski se serait dit : Hé bien soit, l’Histoire ne me prend pas en compte, je ne prendrais pas en compte l’Histoire dans mon existence, « l’histoire ne révèle sa propre essence qu’à ceux qu’elle a au préalable exclus d’elle-même ». Hegel, et avec lui tous les tenants de la pensée rationnelle de l’Histoire, peuvent bien continuer à ignorer la souffrance de ceux qu’ils rejettent de leur champs de réflexion, moi Dostoïevski, je prend le parti libre des exclus, des souffrants, des vivants. Sublime révolte que Földenyi échafaude en une cinquantaine de pages, un mouvement de pensée qu’un auteur né en 1952 de l’autre côté du rideau de fer peut apprécier au plus juste. Lui aussi a connu l’envers de l’histoire et fut tenu en joue par « l’arme de la rationnalité ». Comme le résume un des premiers admirateurs de Földenyi, l’écrivain Alberto Manguel, « ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de la consolation de ce qui semble raisonnable et probable, mais des régions sibériennes inexplorées de l’impossible. »

Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes, Laszlo F. Földenyi, Actes Sud, 10 euros


23 jan.

Les dieux sont-ils tombés sur la tête ?

Quand un marxiste comme Slavoj Zizek prend la défense de l’héritage chrétien, on peut légitimement se demander où va le monde. Pourquoi pas Nicolas Baverez prônant la liberté sexuelle ou Alain Badiou écrivant un best seller sur la haute finance ? Remarquez, Tony Blair s’est bien converti au catholicisme, Nicolas Sarkozy vante les mérites de la religion en Arabie Saoudite....il semble que le XXIe siècle soit spirituel, alors que chacun trouve une religion à défendre, le plus vite possible ! Toujours en avance sur les tendances métaphysiques, le philosophe slovène Slavoj Zizek, auteur pour qui le mot prolifique aurait pu être inventé, signe donc un livre intitulé, Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? Le point d’interrogation rassure : apparemment, la conversion du philosophe au christianisme relève aussi du sport préféré de Zizek : la provocation. Vous pouvez sauter les premières pages, on y retrouve l’argument quelque peu usité du marxisme et du christianisme partageant une même eschatologie, pour arriver au point central : la parabole du coca-cola en tant qu’« incarnation du plus de jouir ». Tout le monde a vécu le paradoxe du coca : plus on en boit, moins notre soif est étanché, plus on a envie d’en boire. Mais avez-vous déjà goûté à cette insipide boisson qu’est le coca light décaféiné ? Cette boisson est par excellence « la promesse artificielle d’une substance qui ne s’est jamais matérialisée ». En buvant ce type de boissons, nous assumons notre nihilisme, nous voulons et buvons le Rien. Or, ce que nous buvons, si ce n’est que de l’eau désucrifiée, nous offre aussi autre chose, un « plus spirituel et indicible ». Fondant sa démonstration sur les travaux de Lacan, le philosophe met en valeur l’omniprésence du vide dans nos sociétés consuméristes et le besoin compulsif de le combler, par toutes formes de religions. De l’art de réconcilier Lénine et Marx qui se doivent de « combattre main dans la main, derrière la barricade, le déferlement des nouvelles spiritualités ». La démonstration de Zizek, aussi attrayante qu’elle soit, laisse un peu comme le coca, un goût de mauvais médicament. Pourtant, sans savoir pourquoi, on en redemande.

Pourquoi l’Héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? Slavoj Zizek Flammarion, 20euros


14 jan.

Eternel Castor

100 ans, un âge qui ne va pas du tout à Simone de Beauvoir. Je la préfère plutôt femme dans la « force de l’âge », à l’heure des choix, de l’oeuvre, de l’homme avec qui l’accomplir et de la liberté jusqu’au bout assumée. Ainsi, cette photo de la philosophe nue, qui fait la une du Nouvel Obs, aussi scandaleuse qu’elle puisse paraître aux yeux de certains, évoque cette profonde corrélation entre féminité et engagement, amour et écriture aux mépris de tous diktats bourgeois qui offre à Simone de Beauvoir sa troublante modernité. Si moderne, qu’un colloque sur Simone de Beauvoir devient le théâtre de tous les débats. Elles sont plus d’une centaine depuis trois jours à ressusciter la fougue beauvoirienne au cœur du quartier latin pour l’ouverture du colloque international célébrant le centenaire de Simone de Beauvoir organisé par Julia Kristeva. A quoi ressemble la disciple beauvoirienne ? Jeune parisienne ou ancienne militante, elle connaît l’incipit des Mémoires par cœur, et du Deuxième Sexe, des morceaux choisis. A la pause, ma voisine me confie cette phrase empruntée à La Femme rompue pour justifier sa frénésie « La perpétuelle jeunesse du monde me tient en haleine ». De nombreux hommes sont aussi là, à commencer par l’un de ses « amours nécessaires », Claude Lanzmann. A peine commence t’il à narrer le récit des sept années partagées avec Simone de Beauvoir, que le bouillonnant directeur de la revue des temps modernes laisse voir le jeune homme aux yeux noirs à qui le Castor écrivait, « je me veux mélangée à toi ». Hommage beauvoirien oblige, l’amour n’éclipse pas le combat : il fut remis le prix Simone de Beauvoir à deux femmes incarnant aujourd’hui au plus près ce « destin en action » formulé par la philosophe : Ayaan Hirsi Ali et Taslima Nasreen. Si la première est une députée néerlandaise d’origine somalienne qui s’insurge contre l’excision et la seconde, une gynécologue-écrivain bangladeshi qui dénonce l’oppression de la communauté hindoue dans son pays, elles ont un point commun : elles vivent chacune cachée et recluse pour échapper aux menaces de mort de fondamentalistes musulmans. Femmes dont on essaie de nier l’existence, elles continuent d’écrire refusant la fatalité qui les ferait « vivre à genoux ». Ayaan Hirsi Ali et Talisma Nasreen, visages actuel de la prophétie du Deuxième Sexe, « La femme libre est seulement en train de naître », se devaient d’ouvrir, même par leur insupportable absence, ce cycle d’hommages au si présent Castor.

Colloque international centenaire de Simone de Beauvoir, 9-10-11 janvier, Réfectoire des Cordeliers, 15 rue de l’école de médecine 75006


19 dec.

Cadavre exquis

Il semble qu’en cet hiver des idées règne une envie de meurtre, ou plutôt une fascination pour le meurtre, ce qui, par un raccourci psychanalytique, revient presque au même. Après la proclamation de la mort de la culture française, très en vogue des deux côtés de l’Atlantique, vient l’annonce du meurtre de la philosophie en tant que mode de pensée apte à comprendre nos temps post-métaphysiques. En témoigne un récent essai, Court traité d’altéricide du philosophe Dominique Quessada sous le haut parrainage de Peter Sloterdijk. Cet ouvrage nous dévoile un meurtre d’un genre ontologique, la disparition de « l’Autre », sur un mode que résume ainsi Peter Sloterdijk, « un monologue prononcé devant le tombeau ouvert de la philosophie ». Alors, qui est cet « Autre » dont le corps à peine refroidi gît au cœur de ce livre ? Tel Columbo qui aurait lu Heidegger, Dominique Quessada nous livre l’identité de la victime dés le début du livre, « La disparition de l’Autre, c'est-à-dire en fait : la fin de l’âge dialectique ». Le mort laisse un orphelin, « l’homme classique dans le vertige de la perte des mécanismes ascensionnels et des repères qui, par un aller-retour métaphysique, assuraient la connaissance de soi ». A cet individu perdu revient un lourd héritage, (on peut même se demander si ce n’est pas pour ça qu’on l’a tué.) : « l’absence de l’Autre éveille en nous une peur archaïque (…) Sans lui, sommes nous toujours des humains ? » Entre prouesse allégorique et ironie conceptuelle, Dominique Quessada fait donc le constat audacieux d’une petite mort philosophique, sans réellement nous offrir de nouvelles perspectives. Difficile bien sûr de ne pas reconnaître là l’hommage à un autre détective de la pensée, Nietzsche, qui proclamait lui aussi, avec une incomparable jubilation, la mort de Dieu et de la pensée philosophique : « Mes amis, je vais vous parler d’un meurtre dont on cherche encore l’auteur et la victime. »…Zarathoustra fait des émules, la philosophie ne cesse d’être exhumée, pour être, cadavre exquis, à nouveau enterrée.

Court Traité d’altéricide Dominique Quessada Préface de Peter Sloterdijk, coll. Verticales, Gallimard, 19, 50 euros


06 dec.

Perdu dans le labyrinthe soviétique

L’erreur politique : elle n’épargne pas grand monde. Qui sommes nous pour juger ? Personne, certes, mais nous sommes peut-être susceptibles d’apprendre. Images du labyrinthe vient de paraître chez Gallimard, un recueil d’articles de Roger Caillois parus entre 1933 et 1975. Livre fabuleux, de l’extase surréaliste à la découverte d’Alechinsky, Roger Caillois nous mène, d’œuvres en oeuvres, au cœur de sa propre quête existentielle. Au plus fin critique, il donne une leçon d’humilité ; ne jamais perdre de vue que le peintre est avant tout un « escamoteur » qui nous joue des tours et nous perd à sa guise dans son labyrinthe. Mais, dans ce dédale, on se heurte soudain à une phrase jetée à l’artiste osant s’insurger contre le totalitarisme soviétique : « Puisqu’il n’a pas de convictions à défendre et qu’il s’en vante, qu’il adopte donc celles que le gouvernement l’invite à exalter ». Le charme est rompu. Une question domine désormais la lecture : comment Roger Caillois, le grand penseur de l’imaginaire et du sacré, s’est-il perdu dans la défense de la doctrine soviétique ? Il va même plus loin et la lecture de ces phrases aujourd’hui prend un tour particulier, « il en est trop, à la fin, qui réclament l’indépendance et qui n’ont rien à en faire. » Roger Caillois propose une conception de la liberté de l’artiste très, très, personnelle… Il faut « savoir ce qu’on veut et accepter d’en payer le prix », connaît-il l’existence du goulag ? Roger Caillois écrit cela en 1947, Staline règne sur l’URSS. S’il ne réussit tout de même pas à défendre la peinture soviétique, il justifie ainsi le difficile avènement du grand art communiste, « Il convient de prévoir une certaine baisse de qualité, un recul dans la technique et dans l’invention, mais pour préparer ensuite quel superbe et unanime épanouissement ! ». L’idéologue a réussit à museler l’esthète. Heureusement, avec le temps, ce dernier reprend le dessus et touche au plus juste : « Vous vous demanderez si la vie ne fut pas une sorte de brève et passagère infection. ». Peut-être l’utopie communiste offrait-elle à Roger Caillois une échappée dans « ce monde essoré et empli de gloire, tissé de mémoire fourbe et d’attente dupée. ». Un monde labyrinthique pour ceux qui doutent du sérieux de l’existence.

Images du labyrinthe, Roger Caillois, nrf, Gallimard, 135p. 13, 90 euros


28 nov.

Pour un féminisme tendance

On croyait pourtant leurs revendications mortes et enterrées, leurs manifestations décrétées ringardes, leurs chiennes de garde à la niche et leurs soutiens gorges bien à leurs places sous un petit pull Cacharel….Plus de combat féministe, donc plus de féministes, l’équation est simple, radical, incontestable. Aujourd’hui, et Pascal Bruckner, dernier né d’une longue série de mâles inquiets, ne nous contredira pas, c’est l’homme, en tant que bête viril, qui est à sauver... Or, les féministes troisième génération font leur entrée dans cette surenchère de la complainte sexuelle. Mais attention, leur féminisme à elles, est « pragmatique », mot qui n’est pas réservé aux hommes politiques sans vision, mais aussi aux combattantes sans théorie. Court pamphlet, 14 Femmes, pour un féminisme pragmatique est signé par Gaëlle Bantegnie, Yamina Benahmed Daho, Joy Sorman et Stéphanie Vincent, intellectuelles qui présentent le point commun d’être âgées d’une trentaine d’années. Une information semble t’il fondamentale puisqu’elle est annoncée dés la quatrième de couv : « Nous sommes nées dans les années 70 et féministes à la fin des années 2000. » Jeune et garanti sans effets secondaires, ce féminisme s’est « constitué et incarné dans nos manières de parler ou pas, de déconner ou pas, de provoquer ou pas, de démissionner ou pas…. » et de réfléchir ou pas ? S’ensuit une série de portraits incarnant, les femmes, « celles qui existent, les vraies ». De manière plutôt inattendue, on retrouve dans ce paysage du féminisme contemporain, Dominique Voynet ou Eva Joly aux côtés de femmes telles que Virginie Despentes ou Marcela Iacub, qui ont su, elles, repenser avec brio la condition féminine. En effet, les œuvres de ces deux femmes, ainsi que ceux de Judith Butler ou d’Avital Ronell aux Etats-Unis, servent bien plus d’assise à un discours féministe contemporain cohérent que le parcours de ces femmes « vraies » auxquelles peu d’individus peuvent s’identifier. J’oserai ajouter, en tant que femme presque née dans les années 70, que ce genre de féminisme édulcoré et facile à porter en toutes circonstances, risque d’être accueilli par le rire gras machiste d’une génération d’hommes, aussi perdus que nous par cette perpétuelle redéfinition des genres.

14 femmes, pour un féminisme pragmatique Gaëlle Bantegnie, Yamina Benahmed Daho, Joy Sorman, Stéphanie Vincent nrf Gallimard, 11,50 euros


24 nov.

Ode à une petite conne

Bouche cruelle, regard dément ou désespéré, Louise Brooks n’a rien d’un ange de papier glacé. La beauté n’exorcise pas le malheur, telle pourrait être la première leçon de Portrait d’une flapper, la non-biographie de Louise Brooks que signe Roland Jaccard. Une « flapper », un mot qui grésille et enflamme, à l’image de ces garçonnes des années 20, héroïnes fitzgéraldiennes, dont Louise Brooks fut la dernière survivante. Et encore, a-t-elle réellement survécu aux succès, aux excès et surtout aux hommes? Les hommes, eux, ont survécu à Louise Brooks. Roland Jaccard, qui fut très proche de cette « nymphe vampirique », poursuit son existence, de sexe triste en tristes lolitas et nous le raconte. Ce livre est donc l’histoire d’une chute, celle de Loulou au cinéma, Louise dans la vie, femme idolâtrée qui sut mieux que personne ce que c’est que d’ « avoir été la plus belle fille et tomber au plus bas ». Ce sont aussi les confidences d’un homme prisonnier de ses souvenirs. Se dire pour la dépeindre, la décrire pour se narrer, Roland Jaccard multiplie les jeux de miroirs entre lui et Louise Brooks. Avant tout, ce récit est une succession de lits défaits. A l’intérieur, plusieurs jeunes femmes qui tentent de rivaliser avec l’indomptable Louise, sans savoir que pour défier une « flapper », il faut être prête à tout perdre. La « flapper » a trop de cynisme pour plaire aux féministes et trop de lucidité pour ne pas jouer de cette toute-puissance qui ne dure que le temps d’une jeunesse. Elle agace les femmes, fascine les hommes et fait de sa vie une entreprise d’autodestruction. Louise Brooks envisageait d’intituler son autobiographie, « La Formation d’une petite conne », elle y aurait relaté de manière détaillée comment le voisin, Mister Flowers l’avait déniaisé à 12 ou 13 ans, annonçant une longue suite d’hommes à gueule d’escrocs, penchant irrémédiable pour les salauds chez cette candide perverse. Louise Brooks brûla les quatre cents pages de ses mémoires avant de mourir. Roland Jaccard, lui, n’a pas attendu pour offrir un somptueux hommage à sa sombre égérie.

Portrait d’une flapper Roland Jaccard PUF, 15 euros.


13 nov.

Parias d’hier et d’aujourd’hui

L’actualité prend rarement le temps de l’individu. Vendredi dernier a été enterrée Chunlan Liu-Zhang au Père Lachaise. Ne cherchez pas, il ne s’agit pas d’une écrivain chinoise accueillie par notre nation de lettrés, ni d’une dissidente birmane réfugiée sur notre terre de liberté, en fait, jamais une ligne n’avait été écrite sur elle avant ce rapport de police ; « femme asiatique sans papier, a commis un acte désespéré lors d’une tentative d’interpellation ». Rien à dire de plus sur Chunlan Liu-Zhang… sinon qu’elle incarne au mieux la figure du paria moderne. A la fois victimes et rebels, toujours dans la marge, ces Rebuts du monde auxquels s’intéresse la professeure en théorie politique, Eleni Varikas, n’ont pas attendu d’être baptisés « paria » pour hanter les civilisations. Un mot ancien, paria, on l’a longtemps cru indien, or, il est comme celui qu’il désigne, apatride, inclassable, sans origines. Le paria n’appartient à aucun groupe, ne défend aucune cause ou alors juste une, la sienne. Difficile dans ces conditions de retracer l’histoire du grand oublié de l’Histoire. A travers ces destins singuliers, se reflètent « les contradictions de notre modernité politique et l’exigence toujours actuelle des parias modernes qui se sont obstinés à réclamer l’admission au rang de l’humanité de chaque individu particulier. »Le livre s’ouvre sur quelques vers de la poétesse Phillis Wheatley. Esclave noire à Boston au XVIII e siècle, elle osa prendre la plume mais, hélas pour elle, son talent se fit lyrique et non politique. Des commissions se réunirent pour étudier le phénomène, les esclavagistes jugeant qu’une noire ne pouvait entrer en littérature, les abolitionnistes rejetant cette poésie sentimentale qui refusait l’engagement. Même Thomas Jefferson dénonça l’idée qu’une « négresse » puisse écrire des poèmes ! Faut-il préciser que Phillis Wheatley mourra dans l’indigence et la solitude ? Le paria, par sa prétention individuelle, dénonce toute vision manichéiste. Il échappe à l’universalisme et par là même ouvre « un champs d’interrogation dans lesquels les péripéties de la démocratie historique pourraient être revisitées ». Chunlan Liu Zhang n’était sans doute muée par aucun combat, pourtant sa mort révèle une part trouble de notre modernité.

Les Rebuts du monde, Figures du paria, Eleni Varikas. Stock, coll. Un Ordre d’idées, 18, 50 euros


29 oct.

Ce que femme veut…

Que veut une femme ? Une question plus présidentielle que freudienne en ce moment… Pourtant il ne s’agit pas du titre d’une enième tribune sur la tragédie étatique, Zeuz divorçant d’Hera, que va devenir l’olympe ? mais de la très sérieuse revue de psychanalyse Penser/rêver dirigée par Michel Gribinski aux Editions de l’Olivier. Alors reprenons, sans nous laisser disperser par les brûlants ergotages sur la rupture du siècle ; was will das weib ? Interrogation soufflée par Marie Bonaparte à Freud, resté bouche bée. Son intelligence aurait-elle été mise à défaut au seuil du « continent noir » ? Près de soixante ans plus tard, neuf psychanalystes et écrivains se ressaisissent de cette question, non pas pour y répondre mais afin de justifier le silence du maître de Vienne. Subtilité des auteurs, il ne s’agit plus de savoir ce que veut « la femme » mais « une femme » puisque Lacan, peu connue pour ses penchants féministes, jugeait lui-même que « rien ne peut se dire de la femme (…) il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses, donc des mots ». D’accord mais si l’on se demande ce que veut « une femme », la question ne peut être posée que par un homme. Pierre Bergounioux observe même qu’elle se pose « depuis qu’il y a des hommes ». Rares sont les femmes qui, se levant un matin, s’interroge sur le vouloir de leur genre. D’ailleurs, si elles voulaient quelque chose en particulier, elles l’auraient peut-être déjà demandé. Comme l’a écrit Virginia Woolf « faudrait-il d’abord savoir si une femme veut quelque chose en propre, et quoi, si cette éventuelle volonté, ce vouloir supposé, échappe à ceux dans quoi elle est prise par ceux, hommes ou femmes, qui attendent d’elle une pensée dé-liée des conditions (…) qui surdéterminent tout mode de pensée. » Bref, lâchez nous avec le principe féminin, il n’existe pas. Plus grave encore ce que nous assène le psychanalyste Alain Boureau : la femme n’est plus l’avenir de l’homme, « c’est l’individu qui est l’avenir de l’être humain (…) Que veut une femme ? Ce que veut aussi un homme : être et ne pas être dans le désir. » Finalement, comme l’homme, la femme ne sait pas ce qu’elle veut. Mais, ça, à l’Elysée, on l’avait déjà compris…

Penser/rêver 12, Que veut une femme ? Dirigé par Michel Gribinski Editions de l’Olivier, 20 euros


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