17 juin.
Par Oriane Jeancourt, à 10:37
Au Musée des émotions
De dos, on dirait un jeune garçon à genoux, casquette et bermuda, peut-être un écolier en prière dans la cour d’une école catholique, mais lorsque l’on s’approche de la statue en résine, tourne autour, c’est le choc : l’enfant a le visage d’Hitler. Cette œuvre intitulée Him, aujourd’hui exposée à Beaubourg dans l’exposition Traces du sacré, a fait le tour du monde, elle est signée Maurizio Cattelan. Cet artiste italien est un des plus appréciés aujourd’hui sur le marché de l’art mais aussi un des plus controversés par la critique qui stigmatise sa perversité. Avec ses installations, Maurizio Cattelan ne s’adresse pas à l’intellect du spectateur, il veut le frapper aux tripes, lui asséner un coup émotif dont il aura peine à se remettre. Dans son dernier essai, la conservatrice et critique d’art Catherine Grenier désigne ce phénomène propre à un grand nombre d’artistes contemporains, « la revanche des émotions ». Finie la démarche de Duchamp et de son urinoir fondée sur l’idée que « le regardeur fait l’œuvre », aujourd’hui l’art contemporain vise directement le spectateur là où ça fait mal : notre animalité et notre vanité nous sont jetés en pleine figure, sous forme de cadavres d’animaux, de lits souillés ou d’enfants à têtes de monstres, rien n’est concédé à la distance critique. Or, le public en redemande, avide de se faire secouer par la colère antimilitariste d’un Thomas Hirschorn ou de se faire bercer par le sentimentalisme des pantins désarticulés d’Annette Messager. Pourquoi ces artistes sont-ils devenus populaires ? Parce qu’ils sont un « symptôme de l’état du monde », celui, historique ou quotidien, écoeurant ou grotesque, où vit le spectateur. Par ce refus de l’intelligence, « l’art se fixe un objet principal, le monde vivant, et un enjeu primordial, la transformation du spectateur par la révélation de l’essence du vivant ». Une œuvre qui agit sur le spectateur, tel est l’ancrage de la réflexion passionnante que mène Catherine Grenier sous le signe de deux pères de la modernité, Goya et Shakespeare. A lire La Revanche des émotions, les artistes d’aujourd’hui ont peut-être trouvé là le secret pour réconcilier le grand public avec l’art contemporain. Bruit et fureur de la modernité s’entendent dans ces œuvres qui ne se contentent pas de jouer sur la corde du pathos mais cherchent à être en symbiose avec la société, comme le formule le peintre Sigmar Polke ; « le tableau va chercher sa victime ».
La Revanche des émotions Catherine Grenier Seuil, 19 euros


