Transfuge, le magazine de littérature étrangère

Blog Festival de Cannes
Par Damien Aubel
Vanessa Postec

26 mai.

Jeff Nichols, "Mud", en compétition - Catherine Corsini, "Trois mondes", Un Certain regard.

On sait, on sait, les critiques sont d’incurables grincheux, des pistoleros de l’éreintement, des geeks mal embouchés, des serial killers du clavier et autres amabilités. On plaide (un peu) coupable, c’est vrai, on n’est pas toujours animé par un esprit angélique de charité chrétienne. Eh bien là, on va vous couper la chique (celles que mâchonnent les durs du Sud américain). On sort à l’instant de Mud, troisième plongée en apnée de Jeff Nichols dans les eaux troubles de l’Americana, après les Atrides faulknériens de Shotgun Stories et la fantasmagorie socio-apocalyptique de Take Shelter, petit séisme de l’an dernier. On sort de Mud donc, et on ouvre notre dico des synonymes : fabuleux, extraordinaire, sidérant, époustouflant. Encore un pour la route : merveilleux.

Oui, merveilleux, c’est le mot. Mud, c’est justement ça : un immense conte de cinéma, un Moonfleet revisité chez les Rednecks de l’Arkansas et trempé dans la mélasse épaisse du Mississipi (profitez-en, vous ne verrez jamais autant de « s » dans la même phrase). Un fils bâtard et flamboyant du joyau luministe de Lang et des épopées enfantines de Mark Twain ou de Stevenson. Il y a deux gamins, Ellis et Neck et une île dont le trésor est piqué au Aguirre de Herzog : un bateau juché sur un arbre à la suite d’une crue. Il y a une vie de vadrouille et d’aventure et surtout Mud, un Long John Silver un peu vaudou qui aurait les traits d’un ange-surfer buriné. Mud, réfugié clandestin sur l’île au bateau attend l’arrivée de Juniper (Reese Witherspoon, mi-pouffe white trash, mi-Yseult), sa femme fatale, celle pour qui il a tué. Mais la victime de sa jalousie n’est pas le premier pilier de roadside house venu : c’était le fils de King, patriarche quasi-maffieux, façon John Huston dans Chinatown. Tout est en place pour lancer la mécanique enchanteresse de l’aventure, la vraie, la seule qui vaille, celle qu’on vit gamin au milieu de génies troubles et charismatiques comme Mud, celle qui vous plonge brutalement dans un cercle de démons porteurs du Mal pur tels King et ses hommes.

Mais Nichols n’est pas confit dans la nostalgie des verts paradis aventureux de l’enfance. Son cinéma est du cinéma américain au sens le plus noble du terme : un point focal des angoisses et des tourments qui traversent plus ou moins souterrainement l’air du temps transatlantique. La psychologie US est une psychologie de traumatisé, de naufragé : chacun se sent couler, inexorablement, dans les eaux noires de la crise. La précarité est devenue le destin américain, la perte de tout ce qu’on a le nouveau refrain de l’hymne national. Et à travers la robinsonnade héroïque de Mud et les périples buissonnier d’Ellis et Neck, c’est la hantise de la dépossession qui filtre. Bienvenue au royaume des losers – au sens le plus littéral du mot.

Car on ne possède plus rien dans Mud. La famille ? Néant : les parents d’Ellis sont en instance de divorce, Neck est élevé par son oncle Galen (Michael Shannon, l’acteur fétiche de Nichols, réjouissant d’immaturité mufle dans ce second rôle), Mud semble né du fleuve lui-même. Les femmes ? Juniper enchaîne les dérobades, l’amour fou est à sens unique, il consume seulement Mud. Resterait la nature, alors, où même les plus déshérités des prolos sudistes de Faulkner trouvent refuge. Mais Nichols, dont la mise en scène est impressionnante d’affûtage, est un peu l’anti-Malick : il filme forêts et bayous sans céder à la tentation panthéiste de l’absorption de l’homme dans la nasse primitive de la végétation. Entre Mud, Ellis, Neck et la nature, il y a toujours comme un écart – comme si elle aussi se refusait à ceux qui n’ont déjà rien. Et Mud lui-même ? Si le héros solaire et tatoué qui fascine tant Ellis et Neck n’était qu’un affabulateur doué ? Un énième exemple de cette légende plus belle que la vérité chère à John Ford ?

Mais Mud appartient aussi à la grande tradition du coming of age tale (le film d’apprentissage, en vf). Pas question toutefois de tourner un Illusions perdues au Mississippi. Ellis perd tout (ses parents, la confiance fervente en Mud), mais ce n’est qu’une étape, un seuil initiatique à franchir pour tout regagner. La « boue » - Mud – du titre, c’est aussi ça : une couche opaque et gluante de réalité déceptive qu’il faut traverser pour retrouver l’enchantement, restaurer tout ce qui s’est perdu. On s’arrête là, on pourrait encore en parler des heures, raconter une hallucinante fusillade, disserter sur les morsures de serpents et les boîtes de beans du supermarché local tant on voudrait nous aussi prolonger l’aventure. Mais on se contentera juste d’un dernier instantané : le sourire d’Ellis (Ty Sheridan, touchant sans une once de mièvrerie), la lumière de l’enfance qu’aucune boue n’obscurcira jamais. On vous disait hier que Cosmopolis méritait de décrocher le hochet suprême de Cannes, on a dit avant que le Audiard serait à sa place sur la plus haute marche du podium – on avoue volontiers une grande tendresse pour le Kiarostami, une vraie passion pour le Hong Sang-soo, on voue d’ores et déjà un culte à Dans la brume. Rien n’y fait : la palme DOIT (méthode Coué…) revenir à Mud. Un seul film comme celui-ci justifie tout le festival. Et on pèse nos mots, si, si. Voilà, on vient de prouver qu’on savait aussi être dithyrambique. Mais chassez le naturel…On va donc finir cette édition 2012 sur un petit crachat de venin : Trois mondes, de Catherine Corsini. Ou plutôt, non, Mud nous a rendu tellement euphorique qu’on ne dira rien de ce navet clichetonneux et cabotin déjà ranci. Il est temps de rentrer : on devient gentil…


25 mai.

David Cronenberg, "Cosmopolis", en compétition - Adam Leon, "Gimme the Loot", Un Certain Regard.

Effet collatéral et involontaire du cas Carax (on allait écrire carrément la catastrophe Carax, on se calme) : Holy Motors tape la causette avec Cosmopolis. Quand Robert Pattinson, demi-dieu wallstreetien du tandem Cronenberg-DeLillo (l’adaptateur et l’adapté) gamberge sur les stretch limos blanc pétant et se demande où ces voitures plus étirées et plus bling-bling qu’un délire de Dali passent la nuit, Leos lui répond : dans un entrepôt où elles papotent façon Cars. C’était le quart d’heure d’œcuménisme critique, place aux choses sérieuses maintenant : ce Cosmopolis, donc, soit le chapitre du Capital que Marx n’a pas écrit et que le psycho-cinéaste canadien met en images avec un minimalisme paradoxalement baroque et splendidement fluide.

Briefing express sur le pitch : une journée en chute libre dans la vie, la déchéance et la limo de Parker, golden boy en or massif qui importe la belle gueule du fantasme teenage de Twilight chez les requins du cours du Yuan et du Baht. Pattinson, qui réussit haut la main son examen d’entrée dans la cour des grands (avec en bonus, de faux airs de Morrissey), fait les honneurs de son vaisseau spatial urbain à une brochette bigarrée de visiteurs. Des scènes de dévastation et d’émeutes occupy-indignados défilent derrière les vitres pendant qu’à l’intérieur ça bavarde et ça baise. Ou ça bouffe. Pattinson (ses antécédents de vampire ?) n’est pas une silhouette éthérée en chemise blanche – il boit, s’attable, grignote. Cosmopolis n’est finalement pas le Wall Street III qu’on redoutait un peu, c’est plutôt La Grande Bouffe II, avec dans le rôle du Pantagruel tentaculaire, le Capitalisme himself. Un Baal jamais repu qui enfourne à la chaîne tout ce qui lui tombe sous la main. Un Moloch updated et dématérialisé, tout en chiffres et en courbes.

Cosmopolis détaille – comme on dit d’un boucher qu’il détaille sa barbaque – tout ce que le monstre invisible ingère. L’information bien sûr, la circulation infinie des data, que Parker absorbe comme une éponge mais aussi les corps et les âmes. Cronenberg adore les branchements impossibles, les greffes infernales, comme la chair et la tôle dans Crash. Ou la chair et le marché dans Cosmopolis : on n’oubliera pas de sitôt l’examen de la prostate de Parker par un brave toubib à la mine peu enthousiaste, pendant que le patient parle finances avec une joggeuse. Comme si la mathématique occulte des lois du marché s’était approprié le corps dans ce qu’il avait de plus organique, de plus intime. Idem pour l’âme : Parker sait bien que le sacré est à vendre et il n’aura aucun scrupule à se payer une chapelle comme un vulgaire cour de tennis. Cannibal holocaust chez les traders : le capitalisme engloutit tout.

Et d’abord lui-même. Entité autophage, il tire paradoxalement sa vitalité de son autodestruction, d’un cycle toujours relancé d’obsolescence et de renouvellement. Comme Parker, il est par nature suicidaire (ce qui, soit dit en passant, consolera peut-être M. Mélenchon). Cronenberg film depuis l’œil du trou noir, depuis ce point impensable d’involution où le système du marché s’anéantit de lui-même. Ainsi, s’il est vrai que le temps est devenu l’objet privilégié des spéculations boursières, comme le postule Cosmopolis, alors le capitalisme, fidèle à son principe d’autodestruction, assèche sa propre matière première. Jetez un œil sur la limo de Pattinson, dont il semble avoir confié la déco intérieure à un geek énamouré de Star Trek ou autre SF vintage. Tout semble appartenir déjà au passé, comme si le monde de Parker était déjà du rebut, sans avenir.

Le capitalisme dévore ce qui le constitue : le temps, mais aussi toutes les paroles qui le définissent et le façonnent. Cosmopolis est un film philosophique, comme on dit un « roman philosophique » : il est saturé de discours théoriques (mais jamais engorgé, au contraire du récent plantage du même Cronenberg, A Dangerous Method). Des discours pris dans une logique de circulation et d’échanges tellement massive qu’ils finissent à leur tour par s’épuiser, par se détraquer dans la bouche d’un dernier personnage sur lequel notre sens aigu de la déontologie anti-spoiler nous interdit d’en dire plus. Cosmopolis mérite la Palme et le Nobel d’Economie.

On avait un peu le vertige en sortant du Cronenberg. C’est bien beau le hara-kiri de l’Occident ultralibéral, mais vu l’heure matinale et l’avachissement neuronal de fin de festival, on s’est dit qu’on n’allait peut-être pas rentrer à l’hôtel se plonger dans l’exégèse marxiste. A la place, on a décidé d’investir dans une valeur-refuge : la comédie. Ca tombe bien, il y avait Gimme the Loot dans la salle d’à côté, coup d’essai du fringant Américain Adam Leon. C’est un peu au cinéma de Cronenberg ce qu’est l’Austin Mini à la limo de Parker : une petite créature, mignonne et vite oubliable – mais suffisamment attachante pour qu’on en parle un peu. La motorisation ? Réglée avec soin, mais sans originalité : un couple de jeunes graffeurs new yorkais, mi-buddies, mi duo romantique qui ne s’avoue pas se lance dans une course improbable pour récupérer 500 dollars. On trouve toutes les options attendues : plans foireux, surprises malencontreuses et inévitables scènes de tchatche à la langue verte (ceux que tourmentent les mystères de l’éjaculation nocturne trouveront ici matière à réflexion.) Rien de neuf sous les brownstones du Bronx – mais ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu ça : des jeunes au cinéma. Des jeunes, des vrais, pas des trentenaires bovins attardés, ou les adolescents tragiques de Gus Van Sant, mais un petit couple, littéralement vibrant d’énergie et de fraîcheur pour ce qui est foncièrement un film d’été – une Mini décapotable si vous voulez.


Sergei Loznitsa, "Dans la brume", en compétition - Yeun Sang-ho, "The King of Pigs", La Quinzaine des réalisateurs.

Comment dit-on miracle en russe ? On n’en sait rien, mais on est au moins sûr d’une chose : le film de Sergei Loznitsa, vu en nocturne alors qu’on rêvait plutôt d’enquiller des bières en terrasse, est un événement surnaturel – un vrai miracle. Et on ira brûler un cierge pour que Nanni Ier, le Pape du jury, soit lui aussi touché par la grâce, même si, vu le taux probable de mécréants sur la Croisette, on ne se fait pas d’illusions sur une éventuelle ferveur publique.

Ca commençait mal pourtant. Les trois premiers quarts d’heure de cette balade somnambule et forestière dans la Biélorussie sous la botte nazie tournent au ralenti. Les images sont anesthésiées par une nuit collante et un rythme gourd et les visages, confits dans un expressionnisme minimaliste, paraissent tous alourdis par une mélancolie forcée.

On laisse la parole à notre voisine de fauteuil, une brave dame avec visiblement du sommeil en retard : « vous me donnez un coup de coude si je ronfle, je compte sur vous… » Bref, seul un reste d’éducation judéo-chrétienne et les derniers lambeaux de conscience professionnelle nous interdisaient d’enjamber les rangs de plus en plus clairsemés pour faire comme les autres spectateurs et nous carapater.

On aurait eu tort. Toute cette pesanteur, tout cet accablement, se transfigurent soudain à mi-parcours. La lourdeur démonstrative qu’on suspectait s’évanouit : à la place, c’est la fatalité qui appuie soudain de tout son poids, écrase les visages et fait des échantillons d’humanité qu’on a sous les yeux des jouets grotesques. Tout est simultanément figé et déformé, comme l’empreinte en creux d’un destin massif qui pousse les personnages, résignés, oppressés, vers un sort inévitable. C’est un vrai miracle, on vous le disait, un film qui donne littéralement à ressentir le passage de l’ennui le plus trivial à la suggestion d’une puissance aussi invisible qu’étouffante. On est quelque part entre un Gogol perdu dans les forêts de Tolstoï repeintes à la noirceur dostoïevskienne et un Beckett sous sédatif.

The King of Pigs, premier long d’animation coréen de Yeun Sang-ho, tient, lui, moins du miracle que de la dissection. On n’est pas calés en animation asiatique, hormis de lointains souvenirs de Récré A 2, mais on a eu l’impression de voir défiler pas mal de tics formels passablement convenus – les scènes de bagarre en particulier. Reste que comme dépiautage au scalpel de l’hyperviolence qui gangrène la mémoire et la vie coréenne, The King of Pigs est imparable – et tous les aficionados de Park Chan-wook et Im Sang-soo seraient bien inspirés de faire une escale en salle lors de la sortie du film. Tout y est mis à plat, dans cette histoire de deux anciens copains de collège qui évoquent l’enfer de l’enfance. Enfer, car le collège n’est qu’une mécanique à broyer et à humilier, une hiérarchie d’oppresseurs et d’opprimés où chacun humilie son subalterne. Le tout débouchant presque naturellement sur la vision terrifiante d’une humanité animalisée. Yeun Sang-ho retrace la genèse du pessimisme et de la noirceur qui assombrissent tant de films coréens. Le pays du matin calme ? Tu parles…


23 mai.

Leos Carax, "Holy Motors", en compétition.

Le punk électrisé à l’amour fou qui sabotait l’imagerie vitrifiée des eighties en papier glacé, le poète-clodo qui embrasait le Pont-Neuf et ensauvageait Paris avec ses cœurs déglingués, Leos Carax, le diamant noir brisé du cinéma français, n’est plus. On lui devait bien une petite poussée de fièvre lyrique en guise de certificat de décès. C’est chose faite. Maintenant, on peut sortir l’artillerie lourde (à contrecœur, mais qui aime bien...etc).

Holy Motors a tout raté, jusqu’à son titre : le dernier Carax, attendu comme le soleil sur la Croisette ces derniers jours, c’est plutôt La Momie. Oubliez le vagabond pas céleste des égouts de Merde (qui reprend du service dans un des sketchs, pardon, une des séquences de Holy Motors), Leos est devenu le pharaon Carax. Et il s’érige une petite pyramide en forme de film, un mausolée truffé de galeries où circule, dans une limo stretch du meilleur goût Las Vegas, Denis Lavant, voyageur transformiste qui glisse d’une vie à l’autre. Chaque étape est un tour de bandelette supplémentaire autour de Carax qui s’auto-embaume en majesté sous nos yeux. On vous disait bien qu’il était mort.

Mais mort en pharaon : il lui faut sa statue, son colosse personnel. Carax ressort donc la vieille panoplie élimée du Poète Maudit (on aurait dû l’écrire en gras), de l’Incompris Sublime, asphyxié par la mesquinerie ambiante, par le cinéma d’aujourd’hui, rejeton évidemment dégénéré de celui qu’Il avait connu. Bizarre, d’ailleurs, ce hoquet de bile sied mal à un Dieu. Parce que le Poète Maudit en gloire n’est qu’un échelon dans le processus de déification du cinéaste, plus pharaon que jamais. Pharaon chrétien si on veut, lorsqu’Il compose cette Pietà où Son alter ego, Denis Lavant (caméléon à la triste figure) s’allonge en toute humilité à la place de qui vous savez sur les genoux d’Eva Mendes-Marie, avec une formidable érection. Carax, mort, bande encore.

Priapique ou pas, il a pris soin de graver Sa geste et celle du cinéma pour l’édification des générations futures. Les différents segments invoquent Ses films d’antan, quand ils ne récapitulent pas toute l’histoire des images animées (le mélo, le film d’horreur, le jeu vidéo.) Un véritable programme qu’accomplit presque en bon élève l’ancien punk Carax. Et histoire de distraire le spectateur, il parsème son anthologie de prétendues saynètes burlesques (on va se faire lapider, mais on l’avoue : on a pensé à Caro et Jeunet). Là, on l’a compris, au-delà de la métaphore, Carax, le Carax génial des Amants du Pont-Neuf, le Carax superlatif de Pola X est bel et bien mort. Ce qu’on aimait chez lui, c’était l’étincelle ténébreuse et pathétique, le lyrisme assumé jusqu’au bout, jusqu’au ridicule éventuel. Mais la farce, la grosse farce même, et le côté feuilletage didactique sont autant de façons de prendre ses distances avec l’emphase. D’échapper au soupçon de sérieux. Ci-gît Leos Carax, qui ne croyait plus en lui.


Andrew Dominik, "Killing Them Softly", en compétition.

Il y a des jours comme ça, il vaudrait mieux rester enfoui sous les couverture de l’hôtel, à compter les motifs fleuris du papier peint et à écouter la pluie s’écraser sur l’auvent de tôle, dehors. On vous parie notre pass bleu contre un pass jaune (les initiés comprendront, pour les autres qu’ils sachent que règne à Cannes l’inégalité par la couleur) qu’on se serait moins emmerdé que devant Killing Them Softly, l’atroce pseudo polar pseudo parodique, pseudo tout ce que vous voudrez mais vraiment raté d’Andrew Dominik, qui avait agacé, mais aussi intrigué avec L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Redford, il y a de cela cinq ans déjà, mon Dieu comme le temps passe ma brave dame. Ceux qui auront tenu jusqu’au bout de cette phrase à rallonge n’auront qu’une petite idée de l’ennui insondable généré par ce cocktail d’imposture et de paresse.

Killing Them Softly est un produit dérivé cheap de la marque déposée Tarantino – soit des dialogues de cul, une bande de bras cassés et des déflagrations d’ultraviolence, le tout sur fond rétro d’Americana. On pensera ce qu’on voudra de Quentin T., voire rien du tout, mais le nerd de la série Z’ n’a jamais confondu le cinéma avec un bouquin de recettes. Andrew Dominik, si. Il se borne à recycler sans grâce des tics piqués à Pulp Fiction ou Reservoir Dogs. Et encore, s’il n’y avait que ça, on ne lui en tiendrait pas tant rigueur.

Mais là où Tarantino construit un micro-univers complètement artificiel – l’équivalent d’une vue en coupe du cerveau d’un cinéphile malade où les films se répondent à l’infini comme dans une chambre d’écho – Andrew Dominik a des prétentions sociales, oui monsieur, et même historiques. Parce qu’il ne va pas se contenter d’un polar roublard (enfin, roublard…), non, trop facile. Il va nous délivrer son discours sur l’état de la nation américaine sinistrée par la crise. Un discours ? Une leçon, plutôt, assénée avec la subtilité d’un calibre 45. Mais on conseille aux pervers (et après tout ils sont légion chez les amateurs de cinéma) de courir le voir : Brad Pitt a l’allure de notre Johnny national, avec le bouc et sans les rides. Rien que pour cette vision surréaliste, on regrette déjà moins les motifs du papier peint de l’hôtel.


22 mai.

Abbas Kiarostami, "Like Someone in Love", en compétition - Alain Resnais, "Vous n’avez encore rien vu", en compétition - Pablo Stoll Ward, "3", La Quinzaine des Réalisateurs.

Manifestement, le programme du dernier impétrant de l’Elysée ne comportait pas de clause climatique : il pleut sur Cannes comme pissent les matelots de Brel à Amsterdam. (Parenthèse ethno-zoologique : quand le temps est aux giboulées, ce ne sont pas les escargots qui sont en goguette sur la croisette, mais les vendeurs de parapluies, qui vont finir par être soumis à l’ISF si ça continue.) Pourtant, hier soir, on est sorti tout guilleret sous une ondée diluvienne qui n’a pas entamé notre inoxydable bonne humeur. On venait de voir autre chose de l’Iran que les rodomontades nucléaires d’Ahmadinedjad. Ca s’appelle Like Someone in Love, et c’est une petite friandise perse à la sauce nippone mijotée par le Maître Abbas Kiarostami. On avait encore en tête l’espèce de film de fin d’études boursouflé de pédantisme qu’était Copie conforme, mais là on a été rassuré. Des plans tirés au cordeau et magnifiquement vernissés de lumière urbaine japonaise enrobent comme un sushi impeccable un comique laid-back teinté de mélancolie. Un vieux monsieur, ancien professeur et traducteur, au physique de savant cartoonesque s’offre une escort-girl pour un soir – une jolie étudiante qui arrondit ainsi ses fins de mois. C’est le point de départ d’un grand film mineur, ou d’un petit film génial, comme on voudra. Sur un canevas éprouvé mais jamais éculé de comédie (un défilé téléphonique d’importuns et de pots de colle de tous acabits), Kiarostami raconte l’histoire de deux êtres qui tentent désespérément de garder leurs distances face au monde. En se dissimulant sous l’échafaudage du mensonge, en s’abritant derrière les écrans tapissés de reflets des vitres et des fenêtres qui ponctuent tout le film, le vieil homme et la petite étudiante aspirent à rien de moins qu’à exister pour eux-mêmes. En un tournemain, Kiarostami livre ce qui est d’ores et déjà une comédie existentielle de référence.

Autre grand maître, autre petit théâtre : Alain « Marienbad » Resnais reconverti en architecte de comédies-mécanos livre un Vous n’avez encore rien vu à la fois mineur et vertigineux. Mineur, parce que le dispositif qui tourne comme un coucou réserve peu de surprises. Une bande d’acteurs (que du nanan, de Piccoli à Azéma) se réunit chez un dramaturge défunt pour prendre connaissance de son testament. Le dernier vœu du disparu : qu’ils visionnent la captation de sa pièce Eurydice, remix de Jean Anouilh. Au fil de la diffusion, les frontières entre les acteurs du film, qui jouent leurs propres rôles, et ceux de la troupe qui interprète Eurydice se brouillent. Les répliques migrent des uns aux autres, les décors se mêlent et se superposent. Vous n’avez encore rien vu explore inlassablement toutes les variations possibles, toutes les configurations jusqu’au split-screen. On aurait juste souhaité que ça se détraque un peu – et là, on aurait eu un film majeur. Mais on est bien d’accord, rien de plus bête que ces classifications qui sont un peu la mauvaise conscience du critique. Il suffit de se laisser happer par la cascade des télescopages et des chevauchements pour oublier notre micro-réserve. Des chevauchements, ou plutôt des décloisonnements. Resnais fait tomber toutes les barrières : entre les acteurs de la pièce et ceux du film, entre ces derniers eux-mêmes, entre la vie et la mort, entre la fiction et la réalité. On le sait depuis toujours (et en particulier depuis Mon oncle d’Amérique) : Resnais est le neurologue du septième art, le grand explorateur du cortex en images. Et Vous n’avez encore rien vu ressemble à un vaste tissu de connexions neuronales. Celui de la mémoire, par exemple, puisque tous les personnages-acteurs ont, à des époques différentes, interprété Eurydice. Comme si tous les moments du passé étaient inextricablement liés, qu’ils dessinaient un tout sans trou ni oubli. A 90 ans, Resnais affirme sa foi en la toute-puissance de la mémoire. Vous n’avez encore rien vu est le film d’un vieil homme qui ne croit pas à la vieillesse et à la dégénérescence.

On serait méchant, on dirait qu’on voudrait bien oublier le dernier film de la journée. Mais on est doux comme l’agneau et on a trop d’estime pour Pablo Stoll, moitié du duo Stoll-Rebella (celui-ci hélas décédé) qui avait versé un épatant Whisky en 2004. C’était un peu Keaton en Uruguay, un rire jamais déridé qui secouait les grisailles quotidiennes des uns et des autres de micro-turbulences cocasses. Mais 3 plaque ces trouvailles pince-sans-rire (une jungle de plantes vertes dans le cabinet d’un dentiste, un test d’ampoule en magasin qui fait s’éteindre toutes les lumières…) sur une banale histoire de recomposition familiale. La lycéenne en crise de fin d’adolescence, la mère divorcée qui amorce une nouvelle histoire romantique et le père remarié qui se languit de fifille, le tableau est complet. Le film ne prend pas, la chronique familiale et l’absurde tendance slow-motion restent incompatibles. La guerre de 3 n’aura pas lieu – la bataille est, hélas, déjà perdue.


20 mai.

Matteo Garrone, "Reality", en compétition - Michael Haneke, "Amour", en compétition - Hong Sang-soo, "Dans un autre pays", en compétition.

Retour aux choses sérieuses, après un samedi où on a eu l’énergie d’un mollusque lobotomisé en hibernation. Le gonzo, c’est bien beau, mais on n’est pas là pour rigoler. D’ailleurs, on n’a pas rigolé devant Reality, laborieuse resucée (on appelle ça un hommage, paraît-il) des comédies grinçantes de la botte. Matteo Garrone avait réussi son panettone sur la mafia : un peu riche, mais suffisamment complexe de textures et de saveurs pour flatter le palais. Il a complètement raté son Risi-otto (le calembour est aussi indigent que le film). L’histoire de ce poissonnier, tchatcheur invétéré obsédé par Il grande fratello – la version locale de Big Brother, l’émission de télé-maton – sent le réchauffé. Il ne suffit pas de télescoper une scène d’église avec les petites magouilles de l’économie souterraine pour faire du Monicelli. Et ce n’est pas en faisant brailler une famille du populo napolitain qu’on rattrapera le tir. On passera andante sur ce film qui se borne à singer les tics de la téléréalité, et enchaîne des micro-séquences d’histrionisme, pour arriver au seul plan un peu excitant : le dernier. Les amateurs de mortification qui resteront jusqu’au bout auront des visions : il croiront voir la patte du lutin polonais tant la musique d’Alexandre «Ghost Writer» Desplat et le mouvement fluide et ample de la caméra polanskisent l’image.

Paradoxalement, on aura rigolé devant le Haneke de ce matin (non, on n’avait pas pris de LSD au petit-déj). Rigolé, oui, car ce huis-clos magistral d’amour et de mort qui chronique la déchéance d’Anne (Emmanuelle Riva, irréprochable) cultive un humour à la Beckett. Une façon de rire au bord du gouffre, de jouer la dérision contre la mort. Lorsque Trintignant (magnifique de classe fatiguée), le mari d’Anne, raconte l’enterrement d’un ami, il est irrésistible. On parie pourtant qu’il s’en trouvera pour ouvrir leur dictionnaire des synonymes à l’article «sinistre». Il faut bien reconnaître que la déchéance physique d’Anne (attaque, paralysie, perte du langage, dépendance…) est déroulée avec l’habituelle franchise de Haneke. Mais on n’est pas dans la gérontophilie perverse, encore moins dans le voyeurisme mortifère ou, pire encore, dans le sujet de société poisseux façon «nos vieux aujourd’hui». Amour se situe ailleurs, dans les coins sombres de l’inconscient. Car le compatriote de Freud a réglé au cordeau un extraordinaire film névrotique. Le grand appartement bourgeois devient un petit théâtre du refoulement (le film aurait pu s’intituler non pas Caché mais Cacher) et de ses conséquences morbides. La caméra, les mots des uns et des autres, tout est fait pour bannir l’inhumain – la mort, la déchéance – hors champ. Mais chassez les par la porte, ils rentrent par la fenêtre, comme ce pigeon qui s’invite chez Trintignant et Riva. Alors ça vire au cauchemar, à la violence. Là, on ne rigole plus, on applaudit.

Pour clore le chapitre des zygomatiques, il y avait le Hong Sang-soo, dont la filmographie va finir par ressembler à une lapinière, tant on a l’impression de voir son nom à l’affiche tous les quatre matins. Mais on mangerait volontiers du civet à la coréenne tous les jours. Dans un autre pays pousse un cran plus loin ce qu’on appellera le système HSS : un maillage faussement désinvolte d’histoires à la gravité légère – une façon de tisser un film a priori complètement aléatoire jusqu’au moment où se dessine un motif aussi complexe que rigoureux. Le tout flambé à hautes doses d’alcool. Ici, ce sont trois récits quasiment identiques, trois trios amoureux, comiques et douloureux, avec, au centre, Isabelle Huppert. Et jamais peut-être HSS n’a été aussi radical. Son film ressemble à une bulle irisée, à du Demy au pays du matin calme, alors qu’il se frotte au néant de toute chose. Dans un autre pays carbure au nihilisme exacerbé. La réalité est sans cesse occultée par les fantaisies des uns et des autres (sans qu’on voie bien la ligne de démarcation), le langage, complètement détraqué, fonctionne en circuit clos et abolit toute possibilité de sens. Bref, tout est nié. Tout, sauf la justice : la mécanique des fausses répétitions, le jeu des échos et des reflets déformés fait que chaque geste inhumain est tôt ou tard sanctionné. Nos actes ont encore une valeur et un sens : ils sont justes ou injustes : déroute du nihilisme. On croyait le cinéma de HSS doucement dépressif et alcoolisé – il est farouchement optimiste (et tout aussi alcoolisé).


Jeudi, c'est sociologie..

Jeudi, c’est sociologie. Au menu de la soirée : étude de terrain, façon anthropologie gonzo, de la faune noctambule cannoise. On a mis notre casquette de critique au clou (temporairement, rassurez-vous, on ne pige pas en douce pour Gala) et on est allé chercher notre dose de paillettes et de bling-bling. Adieu Bazin, Rohmer and co, adieu les professionnels de la profession et bonjour les über-hipsters et autres archimondains. On est donc parti la fleur au fusil, à défaut de la porter à la boutonnière (le poste « smoking » n’est pas encore créé dans le budget de Transfuge) avec la ferme intention de se rincer l’œil – et la dalle accessoirement. Open bars, here we comme !

Enfin, qu’on croyait. Il faut dire qu’on ne doutait de rien. Selon le vieux principe de l’utile et de l’agréable, on s’est lesté d’une vingtaine de Transfuge serrés dans un splendide sac en plastique du plus bel effet clodo (il ne manquait plus que les motifs tartan de Tati.) On se voyait déjà jouer les VRP bénévoles au buffet et trinquer avec des brochettes de models platinés tout en leur refourguant le dernier numéro.

Direction le "château" pour une soirée qui serait grandiose, forcément grandiose – et aussi un brin aristo et franchement décadente espérait-on. On a péniblement rejoué l’ascension du Tourmalet sur les hauteurs de Cannes, on a demandé vingt fois notre chemin à des autochtones aussi volubiles que peu portés sur la géographie, et on est enfin arrivé à la porte du paradis, pardon du château. Un vigile affable (espèce rare) nous a aimablement indiqué que la soirée avait été délocalisée au Carlton. Rebelote donc, on joue des mollets jusqu’au dit Carlton. On atterrit devant, au milieu d’une petite troupe au total look costards et fourreaux. Là, on a soudain ressenti une furieuse empathie avec la créature de Roswell ou les freaks de Todd Browning. En un mot, on faisait tache (note pour l’année prochaine : éviter les jeans et se laver les cheveux). Comme on est un peu kamikaze, on est parti bille en tête vers le videur – un échantillon pas du tout affable, celui-ci – et on s’est fendu de notre plus beau sourire enjôleur. Inutile de dire qu’on est rentré aussi sec – à notre hôtel évidemment. Bref, c’était plutôt The Party que 24 Hour Party People.

Le lendemain, on décide de remettre ça. Ce n’est pas un gorille mal luné qui va nous décourager. L’union fait la force, on a donc rallié un petit groupe de fêtards de nos connaissances en plein conseil de guerre. Objectif : infiltrer la soirée d’une grande marque de cosmétiques, parce qu’on le valait bien. Enfin, quand on dit « infiltrer », c’est plutôt pour nous. On était le seul sans-papiers du lot : pas d’invit’, pas de flyer, rien ( et accessoirement, on avait continué notre grève du shampoing et renfilé notre vieux jean). Arrêtez de ricaner : non seulement on est rentré, mais en plus on s’est payé le luxe de porter à son sommet l’art subtil de l’incruste. On a suivi les conseils avisés d’un jet-setteur stakhanoviste, au réseau apparemment aussi tentaculaire que la camorra : « j’envoie un texto à l’organisateur, je lui dis que tu es un réalisateur chilien, un petit jeune qui grimpe en flèche, mais ne pipe pas un mot de Français et a oublié le dress code sur la Cordillère des Andes. Ca passera. » C’est passé. Mon foie (le lendemain fut douloureux) et moi-même, on se souviendra longtemps de ce Chili con Cannes.


18 mai.

"De rouille et d’os", Jacques Audiard, en compétition - "Mystery", Lou Ye, Un certain regard (ouverture)

Il y a des orques et des moignons, des fights clandestins et de la rage sociale, une Marion Cotillard qui n’est plus une môme et un tas de barbaque et de muscles (Matthias Schoenaerts, le corps cinématographique du moment, qui bousculait déjà Bullhead). Et puis surtout, il y a une espèce menacée : un vrai réalisateur français, loin des préciosités post-Nouvelle Vague ou des tapins du box office. On vous parle de Jacques Audiard, on vous parle d’un film qui n’est pas aimable mais humain, qui n’est pas abstrus mais ambitieux. Un prophète passionnait, mais restait encore dans les clous un peu trop visibles du cinéma carcéral revu façon Shakespeare/Scorsese : ascension du prétendant et parricide. De rouille et d’os se fiche des genres, fait du droite-gauche avec le mélo pour finir par le crever. Parce que sa love story entre freaks (une dresseuse d’orques amputée des jambes et un cabossé de la vie) est une traversée des apparences et des sentiments. Elle fait remonter ce qu’on ne voit jamais : entre autres une chair qui n’est ni tragique ni éludée, mais tout simplement là. Entre autres parce que, conformément à la tradition inaugurée dans le billet précédent, ceci n’est qu’un teaser – la suite au prochain numéro (de Transfuge).

L’autre film du jour, c’est un genre nouveau (qu’on invente à l’instant) : le thriller sino-hitchcockien tendance Balzac. Ne fuyez pas, on s’explique. Imaginez une relecture façon Vertigo, tout en jeux de miroirs fascinants, de la Double famille du père Balzac, le tout en Chine. Eh bien, vous avez Mystery, le nouveau carrousel amoureux et policier de Lou Ye (dont on garde en mémoire les capiteuses Nuits d’ivresse printanière). Un homme vit entre deux femmes et deux enfants, jusqu’au jour où la mécanique se grippe. Dès lors, la boîte de Pandore est grande ouverte : jalousie au pluriel, vengeance…Mystery est une fascinante étude de l’obsession, servie par une caméra elle-même obsédée tant elle paraît fébrile d’inquiétude. Un peu trop peut-être : prévoir un sachet d’aspirine après la séance. Vertiges de l’obsession…


17 mai.

Wes Anderson, "Moonrise Kingdom", En compétition - Yousry Nasrallah, "Après la bataille", En compétition

Le nouvel ex (si, si souvenez-vous, l’amateur teigneux de Dreyer et de Rolex, tout juste rangé des voitures officielles) aurait débarqué avec perte, fracas et force médias : l’insécurité régnait, tout à l’heure à Cannes. Pire : c’était l’émeute. Bon, on grossit un peu le trait, mais le fait est, on a failli laisser des plumes dans une mêlée de fans énamourés et de photographes plus consciencieux que soucieux des pieds de leurs voisins. Et tout ce ramdam pour qui ? Pour une starlette peroxydée, tout en jambes interminables ? Un tombeur des sunlights, genre Robert « Twilight » Pattinson (du calme mesdames) ? Tout faux. La rock star du moment aligne les films dépressifs pop, les chroniques acidulées de familles en crise. C’est le Jacques Demy de la mélancolie en couleurs, l’enchanteur désenchanté : Wes Anderson.

On parlera comme il se doit de Moonrise Kingdom dans la livraison de juin de votre mag favori, mais on ne résiste pas au plaisir d’y aller de notre petit teaser. Tous les snobs de l’antisnobisme pour qui un film d’Anderson est l’équivalent sur pellicule du concept store de Colette pourront se rhabiller. Moonrise Kingdom n’a pas une once de branchouillerie mal placée. C’est Tristan et Yseult avec les chromes vintage de l’Amérique des sixties, c’est Roméo et Juliette chez les scouts, avec une pincée de Françoise Hardy. Bref, une histoire d’amour juvénile douce-amère chauffée au soleil noir d’une mélancolie pince-sans-rire. Et comme c’est un teaser, on s’arrête là, et on passe à l’autre émeute du jour.

Une émeute ? Une révolution oui, celle qui a secoué le pays des pharaons depuis l’épicentre de la place Tahrir début 2012. Dit comme ça, c’est bien ronflant. Mais Yousri Nasrallah (on se rappelle Femmes du Caire) évite l’emphase épique. Pour un peu il ferait comme Ford et placerait sa caméra entre les pattes des chevaux, acteurs improbables d’un triste épisode de la fronde égyptienne auquel a participé Mahmoud. C’était un de ces mamelouks new-look qui ont chargé les révolutionnaires en février dernier. Mais désarçonné par les contestataires, il n’est plus que la moitié d’un homme aux yeux de ses camarades cavaliers.

Mais ce qui se casse vraiment la figure dans Après la bataille, c’est la révolution elle-même et les mythes paresseux ou intéressés qui l’entourent. Reem, une jeune égyptienne un peu bobo et très engagée débarque un beau jour dans le quartier populaire de Mahmoud. Au fil des rencontres et des bavardages, des attirances et des coups de sang, les catégories confortables se brouillent. La révolution, union sacrée de tout le peuple égyptien ? Oui mais, avertit une amie de Reem, Mahmoud et ses semblables seraient irrécupérables…Les cavaliers de Tahrir, de vulgaire centaures matraqueurs aux ordres du pouvoir ? Ou de pauvres types, dupes de promesses en l’air ? Et Reem, elle-même ? Qu’est-ce qui la pousse ? La bonne parole révolutionnaire ou le charme ténébreux de Mahmoud ? On n’est pas sûr qu’Après la bataille, parfois léger comme un loukoum et un peu gueulard, soit un excellent film. Mais à défaut d’être un pur sang, ce n’est pas un tocard.


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