26 mai.
Par Damien Aubel, à 16:39
Jeff Nichols, "Mud", en compétition - Catherine Corsini, "Trois mondes", Un Certain regard.
On sait, on sait, les critiques sont d’incurables grincheux, des pistoleros de l’éreintement, des geeks mal embouchés, des serial killers du clavier et autres amabilités. On plaide (un peu) coupable, c’est vrai, on n’est pas toujours animé par un esprit angélique de charité chrétienne. Eh bien là, on va vous couper la chique (celles que mâchonnent les durs du Sud américain). On sort à l’instant de Mud, troisième plongée en apnée de Jeff Nichols dans les eaux troubles de l’Americana, après les Atrides faulknériens de Shotgun Stories et la fantasmagorie socio-apocalyptique de Take Shelter, petit séisme de l’an dernier. On sort de Mud donc, et on ouvre notre dico des synonymes : fabuleux, extraordinaire, sidérant, époustouflant. Encore un pour la route : merveilleux.
Oui, merveilleux, c’est le mot. Mud, c’est justement ça : un immense conte de cinéma, un Moonfleet revisité chez les Rednecks de l’Arkansas et trempé dans la mélasse épaisse du Mississipi (profitez-en, vous ne verrez jamais autant de « s » dans la même phrase). Un fils bâtard et flamboyant du joyau luministe de Lang et des épopées enfantines de Mark Twain ou de Stevenson. Il y a deux gamins, Ellis et Neck et une île dont le trésor est piqué au Aguirre de Herzog : un bateau juché sur un arbre à la suite d’une crue. Il y a une vie de vadrouille et d’aventure et surtout Mud, un Long John Silver un peu vaudou qui aurait les traits d’un ange-surfer buriné. Mud, réfugié clandestin sur l’île au bateau attend l’arrivée de Juniper (Reese Witherspoon, mi-pouffe white trash, mi-Yseult), sa femme fatale, celle pour qui il a tué. Mais la victime de sa jalousie n’est pas le premier pilier de roadside house venu : c’était le fils de King, patriarche quasi-maffieux, façon John Huston dans Chinatown. Tout est en place pour lancer la mécanique enchanteresse de l’aventure, la vraie, la seule qui vaille, celle qu’on vit gamin au milieu de génies troubles et charismatiques comme Mud, celle qui vous plonge brutalement dans un cercle de démons porteurs du Mal pur tels King et ses hommes.
Mais Nichols n’est pas confit dans la nostalgie des verts paradis aventureux de l’enfance. Son cinéma est du cinéma américain au sens le plus noble du terme : un point focal des angoisses et des tourments qui traversent plus ou moins souterrainement l’air du temps transatlantique. La psychologie US est une psychologie de traumatisé, de naufragé : chacun se sent couler, inexorablement, dans les eaux noires de la crise. La précarité est devenue le destin américain, la perte de tout ce qu’on a le nouveau refrain de l’hymne national. Et à travers la robinsonnade héroïque de Mud et les périples buissonnier d’Ellis et Neck, c’est la hantise de la dépossession qui filtre. Bienvenue au royaume des losers – au sens le plus littéral du mot.
Car on ne possède plus rien dans Mud. La famille ? Néant : les parents d’Ellis sont en instance de divorce, Neck est élevé par son oncle Galen (Michael Shannon, l’acteur fétiche de Nichols, réjouissant d’immaturité mufle dans ce second rôle), Mud semble né du fleuve lui-même. Les femmes ? Juniper enchaîne les dérobades, l’amour fou est à sens unique, il consume seulement Mud. Resterait la nature, alors, où même les plus déshérités des prolos sudistes de Faulkner trouvent refuge. Mais Nichols, dont la mise en scène est impressionnante d’affûtage, est un peu l’anti-Malick : il filme forêts et bayous sans céder à la tentation panthéiste de l’absorption de l’homme dans la nasse primitive de la végétation. Entre Mud, Ellis, Neck et la nature, il y a toujours comme un écart – comme si elle aussi se refusait à ceux qui n’ont déjà rien. Et Mud lui-même ? Si le héros solaire et tatoué qui fascine tant Ellis et Neck n’était qu’un affabulateur doué ? Un énième exemple de cette légende plus belle que la vérité chère à John Ford ?
Mais Mud appartient aussi à la grande tradition du coming of age tale (le film d’apprentissage, en vf). Pas question toutefois de tourner un Illusions perdues au Mississippi. Ellis perd tout (ses parents, la confiance fervente en Mud), mais ce n’est qu’une étape, un seuil initiatique à franchir pour tout regagner. La « boue » - Mud – du titre, c’est aussi ça : une couche opaque et gluante de réalité déceptive qu’il faut traverser pour retrouver l’enchantement, restaurer tout ce qui s’est perdu. On s’arrête là, on pourrait encore en parler des heures, raconter une hallucinante fusillade, disserter sur les morsures de serpents et les boîtes de beans du supermarché local tant on voudrait nous aussi prolonger l’aventure. Mais on se contentera juste d’un dernier instantané : le sourire d’Ellis (Ty Sheridan, touchant sans une once de mièvrerie), la lumière de l’enfance qu’aucune boue n’obscurcira jamais. On vous disait hier que Cosmopolis méritait de décrocher le hochet suprême de Cannes, on a dit avant que le Audiard serait à sa place sur la plus haute marche du podium – on avoue volontiers une grande tendresse pour le Kiarostami, une vraie passion pour le Hong Sang-soo, on voue d’ores et déjà un culte à Dans la brume. Rien n’y fait : la palme DOIT (méthode Coué…) revenir à Mud. Un seul film comme celui-ci justifie tout le festival. Et on pèse nos mots, si, si. Voilà, on vient de prouver qu’on savait aussi être dithyrambique. Mais chassez le naturel…On va donc finir cette édition 2012 sur un petit crachat de venin : Trois mondes, de Catherine Corsini. Ou plutôt, non, Mud nous a rendu tellement euphorique qu’on ne dira rien de ce navet clichetonneux et cabotin déjà ranci. Il est temps de rentrer : on devient gentil…



