Manifestement, le programme du dernier impétrant de l’Elysée ne comportait pas de clause climatique : il pleut sur Cannes comme pissent les matelots de Brel à Amsterdam. (Parenthèse ethno-zoologique : quand le temps est aux giboulées, ce ne sont pas les escargots qui sont en goguette sur la croisette, mais les vendeurs de parapluies, qui vont finir par être soumis à l’ISF si ça continue.) Pourtant, hier soir, on est sorti tout guilleret sous une ondée diluvienne qui n’a pas entamé notre inoxydable bonne humeur. On venait de voir autre chose de l’Iran que les rodomontades nucléaires d’Ahmadinedjad. Ca s’appelle Like Someone in Love, et c’est une petite friandise perse à la sauce nippone mijotée par le Maître Abbas Kiarostami. On avait encore en tête l’espèce de film de fin d’études boursouflé de pédantisme qu’était Copie conforme, mais là on a été rassuré. Des plans tirés au cordeau et magnifiquement vernissés de lumière urbaine japonaise enrobent comme un sushi impeccable un comique laid-back teinté de mélancolie. Un vieux monsieur, ancien professeur et traducteur, au physique de savant cartoonesque s’offre une escort-girl pour un soir – une jolie étudiante qui arrondit ainsi ses fins de mois. C’est le point de départ d’un grand film mineur, ou d’un petit film génial, comme on voudra. Sur un canevas éprouvé mais jamais éculé de comédie (un défilé téléphonique d’importuns et de pots de colle de tous acabits), Kiarostami raconte l’histoire de deux êtres qui tentent désespérément de garder leurs distances face au monde. En se dissimulant sous l’échafaudage du mensonge, en s’abritant derrière les écrans tapissés de reflets des vitres et des fenêtres qui ponctuent tout le film, le vieil homme et la petite étudiante aspirent à rien de moins qu’à exister pour eux-mêmes. En un tournemain, Kiarostami livre ce qui est d’ores et déjà une comédie existentielle de référence.

Autre grand maître, autre petit théâtre : Alain « Marienbad » Resnais reconverti en architecte de comédies-mécanos livre un Vous n’avez encore rien vu à la fois mineur et vertigineux. Mineur, parce que le dispositif qui tourne comme un coucou réserve peu de surprises. Une bande d’acteurs (que du nanan, de Piccoli à Azéma) se réunit chez un dramaturge défunt pour prendre connaissance de son testament. Le dernier vœu du disparu : qu’ils visionnent la captation de sa pièce Eurydice, remix de Jean Anouilh. Au fil de la diffusion, les frontières entre les acteurs du film, qui jouent leurs propres rôles, et ceux de la troupe qui interprète Eurydice se brouillent. Les répliques migrent des uns aux autres, les décors se mêlent et se superposent. Vous n’avez encore rien vu explore inlassablement toutes les variations possibles, toutes les configurations jusqu’au split-screen. On aurait juste souhaité que ça se détraque un peu – et là, on aurait eu un film majeur. Mais on est bien d’accord, rien de plus bête que ces classifications qui sont un peu la mauvaise conscience du critique. Il suffit de se laisser happer par la cascade des télescopages et des chevauchements pour oublier notre micro-réserve. Des chevauchements, ou plutôt des décloisonnements. Resnais fait tomber toutes les barrières : entre les acteurs de la pièce et ceux du film, entre ces derniers eux-mêmes, entre la vie et la mort, entre la fiction et la réalité. On le sait depuis toujours (et en particulier depuis Mon oncle d’Amérique) : Resnais est le neurologue du septième art, le grand explorateur du cortex en images. Et Vous n’avez encore rien vu ressemble à un vaste tissu de connexions neuronales. Celui de la mémoire, par exemple, puisque tous les personnages-acteurs ont, à des époques différentes, interprété Eurydice. Comme si tous les moments du passé étaient inextricablement liés, qu’ils dessinaient un tout sans trou ni oubli. A 90 ans, Resnais affirme sa foi en la toute-puissance de la mémoire. Vous n’avez encore rien vu est le film d’un vieil homme qui ne croit pas à la vieillesse et à la dégénérescence.

On serait méchant, on dirait qu’on voudrait bien oublier le dernier film de la journée. Mais on est doux comme l’agneau et on a trop d’estime pour Pablo Stoll, moitié du duo Stoll-Rebella (celui-ci hélas décédé) qui avait versé un épatant Whisky en 2004. C’était un peu Keaton en Uruguay, un rire jamais déridé qui secouait les grisailles quotidiennes des uns et des autres de micro-turbulences cocasses. Mais 3 plaque ces trouvailles pince-sans-rire (une jungle de plantes vertes dans le cabinet d’un dentiste, un test d’ampoule en magasin qui fait s’éteindre toutes les lumières…) sur une banale histoire de recomposition familiale. La lycéenne en crise de fin d’adolescence, la mère divorcée qui amorce une nouvelle histoire romantique et le père remarié qui se languit de fifille, le tableau est complet. Le film ne prend pas, la chronique familiale et l’absurde tendance slow-motion restent incompatibles. La guerre de 3 n’aura pas lieu – la bataille est, hélas, déjà perdue.