Tire la chevillette...

Au Bois, une pièce décapante, pensive et tragicomique qui réinvente le Petit Chaperon rouge par ses femmes. C'est signé Claudine Galéa et Benoit Bradel, et à voir à la Colline.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mardi 08 Mai 2018

au bois

Un, deux, trois, nous irons...Où irons nous d'ailleurs ? Au bois, ou dans les arrière-cours de l'inconscient féminin ? L'auteure de théâtre Claudine Galéa sait que la psychanalyse a fait voler en éclats la naïveté, toute relative supposons-le, avec laquelle on se transmettait les contes pour enfants autrefois. Oui, Galéa met au jour dans sa pièceAu Bois les racines vives et souterraines du plus célèbre des contes pour enfants, Le Petit Chaperon rouge. Comment procède-t-elle ? Tout d'abord, en rétablissant au centre du récit, la mère du petit Chaperon rouge. Elle demeure en effet la grande énigme du conte de Perrault : rien ne justifie qu'elle envoie une enfant seule traverser le bois. Si ce n'est parce qu'à travers sa fille, elle souhaite elle-même rencontrer le loup. Intuition audacieuse, et tragicomique de Galéa, qui compose un personnage de mère d'aujourd'hui esseulée, affamée, prête à tout pour se faire attaquer par un loup, même à envoyer sa fille vivre cette expérience à sa place... Trouble sexualité maternelle merveilleusement interprétée sur la scène de la Colline par Emilie Incerti Formentini qui ouvre cette pièce en la plaçant sur un ton satirique. Elle est sous sa perruque blonde platine et dans ses robes de soirée une Médée de zone résidentielle et de téléfilms, dont one sait s'il faut la sermonner ou la mettre au Prozac. On rit au début de cette pièce, on rit de cette figure familière, de la quarantenaire en mal d'amour.. Mais déjà, on soupçonne, qu'il n'y aura pas sur cette scène seulement comédie. Est-ce le gros plan sur le vaste écran installé sur scène de la comédienne, de ses boulimies ? Le metteur en scène Benoit Bradel déploie un dispositif extrêmement précis, entre image et scène, qui offre à ce texte une dimension qu'il n'aurait sans doute pas eu sans elle. Car si nous sommes à l'évidence dans une réécriture contemporaine et féministe du Petit Chaperon rouge aux prises de parti et constats assez connuscette mise en scènenous permet d'accéder à un huis-clos de désir étouffant, peu à peu intenable, où la sexualité s'avère une force irrépressible. 

Une pulsion obscure dite par la musique, guitare électrique, les images d'ombres peuplant un bois à la nuit projetées sur l'écran, et la lumière qui enserre peu à peu la jeunesse du corps de Séphora Pondi, lumineuse chaperon rouge de notre pièce. Cette mise en scène, par sa sauvagerie, nous annonce un sacrifice.

L'actrice qui mène cette pièce dans son véritable lieu de trouble, s'avère plus que toute autre Emmanuelle Lafon, qui, travestie en arbre, pour incarner « le bois » saisit des intonations à la Huppert, doucement perverse, pour se faire la coryphée de ce conte de filles, de mères, et de figures d'hommes, de loups, on ne sait. Un, deux, trois, oui, nous allons toujours Au Bois. 

Au Bois, jusqu'au 19 mai au théâtre de la Colline

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