« Nous cherchons une joie sauvage sur scène »

Rencontre avec Baptiste Guiton qui met en scène Le Groenland de Pauline Sales, monologue âpre et superbe d'une mère qui part au loin avec sa fille, fuite de la société, et de la maternité...Dans le rôle-titre : Tiphaine Rabaud Fournier.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 04 Avril 2018

groenlandC'est la deuxième fois qu'avec Tiphaine Rabaud Fournier vous revenez vers ce texte, après une première il y a dix ans à la Comédie de Saint Etienne, pourquoi le remonter ?

Lorsque Tiphaine et moi avons découvert ce texte, nous étions de jeunes acteurs sortis de la Comédie de Saint_Etienne, et nous avons été bouleversés. Nous y avons retrouvé des sentiments de femmes de notre entourage, que nous n'avions pas pu appréhender avant ce texte. Tiphaine était alors plus jeune que le rôle, et nous n'avions pas l'expérience, la capacité dramaturgique pour en extirper ce qu'on avait à y trouver. C'est une carence que nous avons voulu pallier aujourd'hui. Tiphaine a désormais l'âge du rôle. Je suis absolument sidéré du temps qui a passé, de ce qui a été acquis, de l'épaisseur de Tiphaine, de sa maturité d'actrice. Dans dix ans, elle n'aura plus l'âge du rôle, et nous le remonterons une nouvelle fois !

 C'est un texte beau, et dur sur la maternité. Comment contrer ce tragique ?

C'est une des premières questions que je me suis posée. Il y a un rapport poreux à la vérité dans ce texte qui passe par une intransigeance du personnage vis-à-vis d'elle-même, et vis-à-vis de sa fille. Il faut une énergie incroyable pour faire passer cela. On s'est embarqué vers quelque-chose de sauvage, partant de l'idée que cette femme cherche à revenir à un sujet féminin archaïque. La joie sauvage de Tiphaine au plateau est sidérante.

Comment s'est passé le travail avec Tiphaine Rabaud Fournier ?

Nous avons passé plusieurs jours à la table, à redécortiquer le texte, et nous sommes rendus compte qu'il y avait dans ce texte une histoire du féminisme. Dans toutes les revendications que le personnage porte, il y a des choses qui datent des années 70, mais aussi des choses d'aujourd'hui, ou des années 80. Une question est au centre, que Pauline a écrit : « pourquoi les autres envahissent les femmes à ce point-là ? ». Pourquoi socialement on se repose à ce point-là sur les femmes ? Cela ouvre de nombreuses perspectives, sur la question de l'invasion physique, mais aussi sur tout le vocabulaire qui envahit les femmes : l'hystérie, la névrose...On a voulu mettre en scène une femme en mouvement, contre l'inertie de cette invasion.

Ce féminisme est au centre des débats aujourd'hui, y pensiez-vous en travaillant ce texte ?

La question d'aujourd'hui est celle du comportement des hommes envers les femmes. Comment ne pas y penser lorsqu'on entend la première question que la mère pose à sa fille : « il t'a tapé ? » ? Et pourtant, ce texte n'est pas militant, mais porté par un désir de transmission.

Pourquoi faire intervenir un pianiste et des compositions de Béla Bartók?

C'est un souvenir. Quand vous travaillez sur un monologue, qu'est-ce que vous avez à offrir ? C'est la comédienne qui s'exécute. Bartok, c'est la chose la plus personnelle que je puisse offrir. J'ai commencé par jouer au piano à six ans ses mélodies. Outre le fait que cette musique soit à l'origine de la musique contemporaine, elle insuffle quelque-chose de l'enfance, de l'allégresse enfantine, qui vient contraster avec le propos du texte. Ces Danses roumaines révèlent que le compositeur a beaucoup voyagé en Europe de l'Est, il y a des chansons arabisantes, balkaniques, presque slaves, et il y a des chansons de l'ordre du fantastique. Je trouvais que cette musique se conjuguait bien au verbe de Pauline.  

A voir au Théâtre National Populaire de Villeurbanne jusqu'au 14 avril.

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page