Les 120 journées de Shechter

A voir au plus vite, Showde la troupe du chorégraphe Hofesh Shechter est un spectacle envoûtant.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 20 Avril 2018

zuccaA quelle époque s'ouvre ce Show, nouveau spectacle pensé par Hofesh Shechter et présenté pour la première fois en France ? Dans quel imaginaire se déploient les jeunes danseurs sur scène à un rythme inouï ? Difficile de répondre, tant dans ce spectacle, Hofesh Shechter mêle les références. Ainsi, les costumes sont ceux du XVIIIe. Ainsi les trois actes sont ceux du théâtre. Et le décor, simples loupiotes rouges, ceux du cirque. Sur scène, surgis de l'obscurité, ce sont huit jeunes hommes et femmes, dont un homme travesti en jeune fille, et une travestie en homme, qui se tournent autour, se confrontent. Ils ont l'agilité et la nervosité de jeunes fauves. Leitmotiv du spectacle ? La scène d'exécution. Au couteau, ou au pistolet, collective ou particulière, chacun y passe, trois, cinq, dix fois. Le mouvement de mise à mort se révèle le ressort premier de chacun des tableaux. Par cette violence originelle et finale, et par la jeunesse furieuse de la troupe, on pense à Sade, aux120 journées de Sodome. La musique tribale de Shechter nous invite à revoir certaines scènes de l'adaptation de Pasolini, de son Saloqui menait Sade vers la même primitivité, qui faisait aussi des tortures d'atroces jeux d'enfants, mais orchestrés, mises en chorégraphies. Dans cette deuxième troupe, qu'il appelle sa « team junior », le chorégraphe israélien a choisi des danseurs de dix-huit à vingt-cinq ans. Leurs visages, leurs corps ont les rebondis de l'enfance. Mais leur maîtrise, et leur endurance révèlent le travail, et l'âpreté de la sélection qu'a dû accomplir Shechter pour les choisir. Il dit d'ailleurs avoir été marqué par la compétition à laquelle il a assisté lors des castings de ces danseurs venus du monde entier. Compétition qui aurait en partie inspirée ce spectacle sur la cruauté. Ils sont en effet prodigieux. Tenus par la musique composée par Shechter à une rigueur constante, ils ne laissent pas une mesure leur échapper, en wunderkinder de la danse mondiale. Alors, où sommes-nous ? Shechter n'est pas l'homme d'une tradition, difficile de l'ignorer lorsqu'on connait ses précédents spectacles, de Sunà Grande Finale,sa création de l'année dernière, présentée par le Théâtre de la Ville. Ces jeunes danseurs sont aussi travestis en clowns blancs, et certains de leurs gestes pourraient nous renvoyer à ce peintre tant aimé par Proust pour son enfantine mélancolie, Watteau. Enfin, singulière contemporanéité de cette danse, s'inscrit évidemment dans un imaginaire pop, celui du film d'horreur, et les regards fixes et vides des danseurs sont ceux des tueurs en série à la Funny Games, qui tuent et poursuivent leurs danses, d'un même élan. Oui, Shechter et ses danseurs parviennent à faire tenir des mondes aussi distincts dans un spectacle d'une heure, dont la fougue ne se raconte pas, mais laisse le spectateur abasourdi, saisi. 

Show, Hofesh Shechter, jusqu'au 21 avril au Théâtre des Abbesses, avec le Théâtre de la Ville

 

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