Le sacre des innocents

C'est un cri et c'est un exorcisme, c'est un poème de jeunesse et de mort. C'est Notre innocence, la nouvelle production de Wajdi Mouawad à La Colline
Par Alice Archimbaud
le Lundi 19 Mars 2018

notre innocenceC'est difficile de parler de la jeunesse, qu'on soit jeune ou qu'on soit vieux, d'ailleurs. Difficile de dire ce que c'est d'être encore vif dans un monde déjà presque mort, de parler d'espoirs et d'illusions déjà perdues, de dire cet âge des enthousiasmes sans freins et des lucidités morbides, sans sombrer dans le tableau naïf ou dans la fresque cynique et désespérée. En début d'année, Julien Gosselin, jeune prodige de la mise en scène, des Particules élémentaires et de 2666, s'y cassait un peu les dents, avec son 1993 poseur et désincarné. Un peu plus tôt, fin 2016, dans Je suis un pays, Vincent Macaigne s'essayait aussi à ce type de portrait générationnel, avec l'esthétique outrancière qu'on lui connaît. On aime ou on n'aime pas, comme on dit souvent. 

Peut-être Wajdi Mouawad a-t-il pour lui le bénéfice de l'âge. De fait, sa maturité relative le situe peu ou prou à mi-chemin entre ses comédiens (âgés de vingt-cinq à trente ans) et leurs parents : avantageuse position de vigie, entre deux eaux, qui permet de guetter les remous de tous côtés. Peut-être aussi n'essaie-t-il pas de parler de la jeunesse, cet âge abstrait, mais surtout d'une jeunesse, celle de ses acteurs précisément. Celle qui est née avec la crise, la dette, le web et la tuerie de l'Ecole polytechnique de Montréal. Celle qui avait cinq ou six ans pendant le génocide rwandais, douze ou treize le 11 septembre 2001, vingt-six ou vingt-sept le 13 novembre 2015. Peut-être, enfin, n'essaie-t-il pas de faire un portrait, mais tout simplement, en conteur et en poète, une histoire. 

Le sang et la disparition

Mais elle est compliquée et tortueuse, l'histoire de Notre Innocence, qui s'inscrit, comme souvent chez Wajdi Mouawad, dans une généalogie du sang et de la disparition. Elle commence en 2015, peu avant les attentats de novembre. Mouawad est chargé d'animer un atelier auprès des élèves du prestigieux Conservatoire national supérieur d'art dramatique. L'expérience est l'occasion d'une remémoration, celle de ses propres années d'élève acteur, à l'École nationale de théâtre du Canada. Des années de création fécondes, marquées aussi par le suicide d'un de ses camarades, Tristan. Au fil des semaines, des échanges, se noue un lien irrémédiable, comme de camaraderie rêvée, entre la promo de 2015 et celle de 1989, devenues, par-delà les années, des alliés substantiels. Le travail s'oriente alors vers un drôle de projet : que les élèves de 2015 s'approprient, en quelque sorte, le motif du camarade suicidé, et revivent, par le jeu, l'onde de choc de la disparition. Alors ils s'inventent une camarade à tuer. Elle s'appellerait Victoire, elle aurait la vingtaine, et une fille de neuf ans, nommée Alabama : l'onomastique convoque, déjà, les rivières sauvages, les batailles triomphantes et la fureur de vivre. Mais un soir, Victoire se serait jetée par la fenêtre de son appartement, laissant l'enfant derrière elle, et douze camarades de promo dévastés. Ils jouent à ce jeu quelque temps, assez innocemment, on suppose. Mais quelques mois plus tard, en mars 2016, l'une de leur camarade décède subitement d'une crise cardiaque. « Elle avait vingt-sept ans, l'âge des ténèbres ». Voilà pour la genèse. Ou comment la vraie mort de Camille a résonné douloureusement avec la fausse mort de Victoire, elle-même inspirée de la véritable mort de Tristan, trente ans plus tôt. 

Retour en 2017. Il y a là quelque chose qui résiste, qui « refuse de se taire » : « Quel sens donner à ces morts ? Qu'est-ce qui sourd à la mort d'une jeunesse ? » Ces questions, il fallait les porter à même la scène du théâtre de La Colline, ce « nec plus ultra, ce trou du cul béant de la reine ». Et par la bouche de dix-huit comédiens, de l'âge de ceux rencontrés par Mouawad, mais qui, pour la plupart, n'ont jamais mis les pieds au Conservatoire. Ils incarnent cet étrange texte qu'est Notre Innocence, lointain cousin du Victoires publié en 2016. 

On le comprend, Notre innocence est un texte essentiellement impur, métissage d'actualité et de fable. Partant de cette histoire bizarre, vraie sans doute, mais peut-être dramatisée, déformée par l'écriture, pour accéder progressivement à l'histoire inventée. Le récit est un doux piège, chez Mouawad, un travail méticuleux d'emboîtement narratif, et ici en particulier, un lent chemin de presque deux heures trente de la réalité vers la fiction. Comme si l'on s'enfonçait lentement dans les profondeurs souterraines de la fable, de quelque chose qui ne pouvait se dire qu'en débutant par l'âpreté du vrai (« tout ça est d'abord une histoire de viande ») et en finissant par la douceur du conte.

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