La question Karski

A voir ou revoir le superbe spectacle, Jan Karski (Mon nom est une fiction), d'Arthur Nauzyciel avec Laurent Poitrenaux, Manon Greiner, Arthur Nauzyciel, d'après le roman de Yannick Haenel.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 23 Mars 2018

karski

Trois moments pour saisir le basculement d'un homme dans l'histoire. Trois étapes, de la pensée vers la poésie, du discours vers le corps, de l'indicible vers la renaissance. Ce cheminement, Yannick Haenel l'avait construit dans son roman Jan Karski paru en 2010. Ce cheminement, Arthur Nauzyciel se le réapproprie, dans une mise en scène virtuose du roman, qui tente à son tour de répondre à la question : de quoi Karski est-il le nom ? Manière d'interroger : Qu'est-ce qui a mené ce résistant polonais à devenir en pleine guerre mondiale le messager de l'horreur de la Shoah auprès des puissants ? Et que devient-on lorsqu'on a été le témoin d'une telle chose ? « Qui témoigne pour le témoin ? » demandait Paul Celan, dans ce vers mis en exergue du livre d'Haenel. Mais là où triomphait une ligne noire dans le roman, une perspective s'ouvre chez Nauzyciel, celle d'un autre langage, au-delà des mots, qui libèrerait enfin Karski.

Se mettre en jeu

Le premier moment voit Nauzyciel lui-même, sur scène, prendre la parole. Il est le narrateur. Il est assis dans un fauteuil, de biais, devant une image de la statue de la Liberté. Il est le spectateur, et l'homme qui parle. Ce devait être évidemment lui, Nauzyciel, qui devait assumer ce rôle : il nous dit ainsi, dans cette pièce, qu'il se met en jeu. Comme le vrai Karski face à la caméra de Lanzmann. Grâce à lui, revit sur scène la situation d'interview de Lanzmann qui interroge Karski, avec le calme, et la rude empathie qui le caractérisent, et qui fondent la maïeutique de Shoah. Le jeu de Nauzyciel, sa gravité, fait entendre la fragile détermination de Karski jusqu'à ce fameux moment, dans Shoah, à l'origine du livre, où Karski ne parvient plus à poursuivre, bouleversé.

La deuxième partie marque un tournant dans le spectacle. Tranche de telle manière, qu'il appelle le spectateur à tout repenser depuis le début. De quoi Karski est-il le nom ? De lignes et de mouvements, de mouvements et de lignes. Audace forte de faire appel à Miroslaw Balka : par ses images, le plasticien polonais nous place dans l'effroyable géométrie de l'extermination des juifs polonais.

Il faut ce temps plastique, pour entrer dans la dernière partie, d'une cinglante beauté. Entre en scène Laurent Poitrenaux. Le comédien, dont on connait le talent, fait exister la pesanteur, (et la grâce dirait la philosophe), avec force. Karski n'a plus besoin de mots pour dire qu'il est écrasé par le monde, Poitrenaux s'avance, le décor est un théâtre américain, Karski est terrassé. Mais là où le livre offrait à Karski le pur enchantement de la mélancolie qu'Haenel écrit si bien, Nauzyciel introduit un nouveau corps : celui de la danseuse Manon Greiner. Et parce qu'elle est ce que Poitrenaux-Karski n'est plus : un corps libre, elle permet au spectacle de s'échapper vers un lieu de renaissance inédit. Si, dans le livre, la violence de l'indifférence américaine et mondiale finissait par emmurer Karski, le piège d'une existence Nauzyciel, va plus loin dans la métamorphose. Karski, dans la dernière partie, est devenu un autre. Nous ressortons de cette salle, stupéfiés par ce que Karski, ce nom d'histoire et de fiction, porte en lui.

Au Théâtre du Nord, à Lille le 23 mars, au Théâtre National de Bretagne à Rennes du 28 mars au 7 avril, à Saint-Brieuc les 12 et 13 avril, au Grand T de Nantes du 18 au 20 avril, et au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine du 25 au 28 avril.

 

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