La prise de la Colline

C'était samedi 14 avril, un colloque sur la jeunesse organisée à la Colline. Une question centrale ; à quoi jouez-vous ? Et l'on y découvrait les préoccupations majeures d'une jeunesse d'aujourd'hui.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mardi 17 Avril 2018

collineUn colloque sur la jeunesse en 2018 ? On pourrait croire à l'un de ses pensums limbiques orchestrés au troisième sous-sol du Sénat entre spécialistes de la spécialité. Mais il faut entendre la suite : un colloque sur la jeunesse, organisée au théâtre de la Colline, à l'initiative de Wajdi Mouawad, et conçu, animé, pensé par un collectif de jeunes de vingt ans. Bref, une prise de la Colline. Sans violence. Une prise de la Colline joyeuse et rassembleuse. Un écho frondeur à l'anniversaire de mai 68. Une prise de la Colline, qui est prise de paroles, et de scène. J'y étais, ce samedi 14 avril, dans la grande salle de la Colline, face à ces huit jeunes hommes et femmes qui montèrent sur scène. Citons leurs noms parce qu'ils imposèrent au long de cette journée, leurs personnalités, comique, inventive, tendre, ou frontale, leurs manières douces et précises d'interviewer leurs invités, ou de raconter leurs émotions, et surtout leur puissante sincérité : Juliette Brigand, Donatien Chateigner, Frédéric Costes, Lucie Madelaine, Camille Protar, Juliette Smadja, Selma Tilikete, Thomas Zuani.

Ils annoncèrent sur scène la question première de ce colloque, sa ligne claire : « à quoi jouez-vous ? ». Jouer donc, avec les clichés, les concepts, les émotions, les idées que l'on accole à la jeunesse d'aujourd'hui : gâtée, geigneuse, paresseuse, ultraconnectée...Ce titre est un appel à la responsabilité aussi, lancé par des plus jeunes à des plus vieux. « Enfin » déclare assez vite l'un des huit sur scène, « c'est aussi une question que nous nous posons à nous-mêmes, à quoi jouons nous ? ». S'annonçait là une énergie singulière, qui se déploya, en effet, toute la journée. Les mises en scène ont été semble-t-il savamment pensées puisqu'au gré des débats, plusieurs personnages muets dessinent, s'étreignent, ou miment la vie qui se poursuit. De quoi parle-t-on ? On ouvre sur le doute. Par un dialogue entre la vidéo qui retransmet des témoignages d'amis présents dans la salle, et leurs propres récits, les jeunes évoquent leurs moments de crainte, de procrastination, leur peur de l'avenir, la compétition de cette société qui leur impose, à tout moment, d'être « liké », et qui met leurs vies privées en rivalité avec celle de centaines de milliers d'anonymes. A écouter ce mal être, on retrouve bien sûr les failles de notre jeunesse, de toutes les jeunesses qui depuis qu'elles s'expriment, font part de leur doute, et de leur peur de l'avenir. Mais à les écouter attentivement, il semble aussi qu'ils ressentent une mise en concurrence sans doute neuve, car non plus liées seulement aux performances accomplies, mais aussi à la mise en jeu de l'identité. Ils ne se sentent plus jugés à ce qu'ils font, mais à l'identité qu'ils présentent à travers Facebook, Instagram. Arrive là l'un des mots centraux de ce colloque, « avatar ». Mot neuf dans cette usage commun, il revient au gré de nombreux témoignages, que ce soit sur le doute ou sur l'insulte, très beau moment plus tard dans l'après-midi consacré à la violence des mots. Il semblerait que chacun de ces jeunes gens développent un certain nombre de personnalités, qu'ils mettent en scène, et livrent au jugement, à l'insulte, ou à l'amour de l'autre. On repense alors au sous-titre du colloque, « paroles fragmentées d'une jeunesse », et peut-être est-ce là l'une des pistes à suivre pour saisir cette « génération Y », le fragment, la puissance de se démultiplier, et la difficulté d'agir d'un seul trait. Cette recherche de l'action, et de l'unité, du collectif, s'est retrouvée dans les différents témoignages de jeunes engagés interrogés sur scène. Si ces discours donnèrent quelques instants une tonalité très politique à ce qui était jusqu'alors un colloque plus libre que cela, ils nous apprirent aussi ce désir profond de faire groupe, et d'agir au nom de l'environnement, de la justice sociale. Idéaux forts qui animent cette jeunesse et les intiment à se lancer dans le jeu.

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