La femme assise

Pièce féroce et culte du britannique Martin Crimp, Le Traitement nous plonge dans l'inconscient noir de la violence, et de la domination.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 15 Février 2018

TRAITEMENTPièce féroce et culte du britannique Martin Crimp, Le Traitement nous plonge dans l'inconscient noir de la violence, et de la domination. Rémi Barché la présente dans une mise en scène virtuose et sous un nouveau jour en la précédant d'un texte inédit, Messager de l'amour. 
 

 L'atmosphère est celle d'un Bret Easton Ellis adapté par Cronenberg. L'obscurité constante, les corps vulnérables, la sexualité immanente, humiliante. Martin Crimp place ses personnages dans cet entre-deux du fantasme qui lui permet de déployer sa précise fiction sur la violence. Le Traitement a été écrit il y a vingt-cinq ans, et nul doute que la pièce s'inscrit dans cette ambiance d'une Amérique triomphante, pré-11 septembre. Elle retrouve aujourd'hui une nouvelle énergie, par ses comédiens au jeu volontairement outrancier, ses génériques et humour de série B, et sa scénographie sophistiquée ( très belle idée d'une scène qui est un long miroir noir dans lequel les comédiens semblent se noyer). Mais surtout par l'initiative qu'a eu Rémi Barché, qui a plusieurs fois monté Crimp, de présenter en lever de rideau un texte de l'auteur britannique inédit sur scène, Messager de l'amour, qui se fond ensuite dans Le Traitement. Sous ce titre ô combien ironique, se déploie le monologue d'une femme, incarnée avec force par Suzanne Aubert, qui réapparait ensuite dans Le Traitement en divers rôles secondaires, pour accentuer la continuité des deux textes. Crimp voulait écrire Messager de l'amour pour les enfants, afin de les mettre en garde face à la violence conjugale. Le texte, bien trop noir pour les enfants, nous fait entendre une femme témoin et commentatrice de sa propre mort, sous les coups d'un homme. Suzanne Aubert est assise sur un large fauteuil comme à la torture. On retrouvera cette position assise au centre du Traitement, la victime présumée, Anne, incarnée avec une panique constante et juste par Victoire du Bois, vient voir un couple de scénaristes pour leur livrer son expérience de victime de la violence conjugale. Non pas qu'elle ait été frappée, mais elle a été séquestrée par son mari, Simon. Nous la découvrons sur scène, assise, non plus les poignets liés par du fil électrique, mais sous un oeil double : l'un d'une minuscule caméra qui retient chacune de ses expressions et nous les projette sur l'écran immense au-dessus de la scène, l'autre, de Jennifer, Catherine Mouchet, d'une mécanique effrayante, qui ponctue le récit d'Anne, d'un leitmotiv au départ comique puis de plus en plus inquiétant, « c'est cool ! ». Son mari qui se tient à ses côtés, joué par Pierre Baux en dandy aux gestes épuisés, devient alors le « bon flic » d'un petit jeu de manipulation que le couple orchestre pour prendre à cette fille son histoire, et en faire un film, une série, on ne sait. Cette scène nous annonce ce que sera la pièce, un exercice d'humiliation d'Anne, auquel chacun participera, jusqu'à Suzanne Aubert, transformée en bourreau quelques instants, ou le si séduisant Emil Abossolo Mbo. La violence de ce New York de cinéma est sexuelle bien sûr, mais surtout, fictionnelle : on transforme, met en scène, trahit la vérité, qu'incarne pleinement Anne. Hors de ce manège, ne demeure qu'un personnage, le plus ambigu et complexe de la pièce : Simon, à qui Baptiste Amman confère des gestes qui n'appartiennent pas à son époque, ni à ce fulgurant New York : lents, lourds, pierreux. Est-il le psychopathe que sa femme dépeint ? Sans doute, la fin va dans ce sens-là, mais il est aussi, et voilà pourquoi Crimp se révèle un douloureux écrivain de l'esprit humain–le plus sincère. Puisqu'il s'agit bien de cela, opposer aux corps, lieux, dialogues dévorés par la machine à artifices, l'atroce vérité de la violence.  

A voir au Théâtre des Abbesses jusqu'au 23 février.

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