L'humour de la fin du monde

A voir au plus vite, le dernier esclandre théâtral des Chiens de Navarre, drôle, forcené, apocalyptique. Dès ce soir à la MC 93.
Par Alice Archimbaud
le Lundi 23 Avril 2018

jusque dans vos brasOn aimerait bien que les Chiens de Navarre s'invitent à un débat type « C dans l'air », portant sur l'histoire comme roman national. Ça trancherait le problème par petits bouts, éparpillés façon puzzle aux quatre coins de Paris. Pour leur huitième création, la meute d'excités s'attaque à la vaste question de l'identité nationale. Le projet, dit Jean-Christophe Meurisse, c'est de« psychanalyser la France ». Comprendre : coller de force la France sur un divan et la pousser à bout, pour sortir le refoulé jusqu'au déchaînement le plus total.

Ça commence par un enterrement et une énorme bagarre générale façon « Hécatombe au marché de Brive-la-Gaillarde ». Ça se poursuit par une série de tableaux qui étrillent le racisme latent (« Toi Adèle, c'est vrai que tu es musulmane, mais tu es intégrée ») ou l'homophobie explicite (« Emmanuel Macron ? Gros pédé. ») : toutes les contradictions de cette France mollement centriste mais carrément réac, qui vote à gauche tout en mettant ses enfants dans le privé, connaît « des homosexuels qui ont des enfants très polis »et qui« n'est pas raciste mais... ». En retraversant tous les motifs propres à l'identité française, des vieilles icônes (le Général de Gaulle, Marie-Antoinette, Jeanne d'Arc) à la crise des migrants, les Chiens ne reculent devant rien, ni le touche-pipi borderline ni les acteurs grimés de noir pour figurer une famille de migrants. 

Amputée de quelques membres (Thomas Scimeca, Jean-Luc Vincent), enrichie de quelques nouveaux venus, la petite bande revient avec un spectacle plus politique que les précédents, plus écrit aussi. On s'en réjouit, car si la trame est lâche et que la scène est un « terrain vague », plutôt qu'une partition millimétrée, les dialogues eux, ont la précision du très bon mot, et sont juteux à souhait. La troupe réinvestit efficacement les bonnes recettes qui ont fait son succès : des acteurs excellents, une très grande liberté de mouvement au plateau, une écriture fondée sur l'improvisation, un humour très très trash, et une totale irrévérence, qui n'épargne personne, surtout pas le public. C'est efficace, bien troussé, il y a parfois un vrai génie comique. Pour sûr, les Chiens de Navarre savent amuser le bourgeois, quitte à le faire regimber.

Reste ce je ne sais quoi de petite gêne aux entournures. L'impression qu'on en sort en ayant bien rigolé, mais pas vraiment fait avancé le schmilblick. Qu'on avait l'envie de respirer, de trouver de l'air, mais qu'on remet toujours le nez dans le caca, en se bidonnant des mêmes vieux totems : l'identité française, la bien-pensance de gauche, la mal-pensance de droite, en renvoyant toujours dos à dos les petits blancs bourgeois et les petits beaufs tendance Bidochon, les anars et les réacs, les ignares et les intellos. Empêcheurs de tourner en rond, les Chiens de Navarre ? Parfois. Pas toujours. On regrette que certaines scènes ressassent des motifs très convenus (le pique-nique qui ouvre le spectacle par exemple, autocitation d'Une Raclette, leur première création). À ces grosses ficelles, on préférera des scènes moins réchauffées, où le comique naît plus de la nuance et de l'absurde que de la répétition : ici, une conversation lunaire avec un Obélix un peu dépressif ; là, l'interrogatoire d'un demandeur d'asile à l'OFPRA, qui tourne à l'hystérie tragi-comique, face à l'horreur de la situation. Une réjouissante apocalypse nationale. 

Jusque dans vos bras. Jean-Christophe Meurisse / Les Chiens de Navarre. Du 24 au 29 avril à la MC93 de Bobigny.

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