L'exil et la grâce

A voir très vite, Du désir d'horizonsde Salia Sanou. Les 13 et 14 avril au Centquatre, avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre de Séquence Danse Paris.
Par Alice Archimbaud
le Vendredi 13 Avril 2018

du désir

Ça pourrait être le titre d'un récit de voyage ou d'un traité de géographie. On n'en est pas si loin, même si de voyage, il est difficile de parler. Du Désir d'horizons, présenté en ce moment au festival Séquence Danse, est né des ateliers animés par Salia Sanou dans plusieurs camps de réfugiés au Burundi et au Burkina Faso. Avec les danseurs de La Termitière, le Centre de développement chorégraphique qu'il co-dirige avec Seydou Boro, à Ouagadougou, le chorégraphe burkinabé a proposé pendant trois ans aux exilés ce travail de reconstruction par la danse, initié par le programme « Refugees on the move » et la fondation African Artists for Development. De là est née cette petite pièce chorégraphique d'une heure, ramassée et nerveuse, qui tente de raconter ces corps ballotés à travers les frontières.

Huit danseurs, nus pieds, qui s'approprient peu à peu l'espace dépouillé de la scène. Solo, puis duo, puis accordéon de corps qui se collent les uns aux autres, avant de s'éparpiller brusquement : pas de partition chorégraphique ici, mais des danseurs qui semblent progressivement découvrir l'existence de leurs membres, éprouvent des pas, tombent et se relèvent. La grammaire, s'il y en a une, est celle de l'effort et de la lutte : les bras sont lancés violemment vers le ciel, puis ramenés vers le buste, comme pour aller chercher son dû, sa portion réservée de force et d'énergie.

Formé auprès de Mathilde Monnier - dont on avait aimé le très beau Baile,présenté cette année à Chaillot -, Salia Sanou partage avec elle un refus : celui de la belle danse et de l'harmonie. Il lui préfère la fougue de ces corps tantôt élancés, tantôt un peu ventrus, trapus, la dissonance des rythmes, la discorde, rythmée par la percussion des pieds sur le sol. Ce qu'il veut donner à voir, c'est ce chantier qu'est la remobilisation des forces et des muscles. 

Soutenue, en contrepoint, par un texte de Nancy Huston, Limbes/Limbos, hommage au Cap au pirede Beckett, la chorégraphie suggère peu à peu un récit, des images : traversée, exode, puis refuge, camp, suggéré par un bric-à-brac de lits de fortune qui structurent efficacement l'espace en lieu de repos, labyrinthe ou prison. La danse raconte moins qu'elle ne mime, sommairement, cette réalité dépassée par le discours : comment faire exister le corps dans un espace toujours précaire et désarticulé, en recomposition permanente, tantôt trop vaste, tantôt trop petit ? Il y a là quelque chose de très primitif, dans la façon dont les danseurs reconstituent cet exode : comme des enfants qui joueraient au voyage, en faisant plusieurs fois le tour d'une pièce en courant pour figurer un long et dangereux périple.

Nul pathos, donc, dans le travail de Salia Sanou, pour qui la danse est d'abord une recherche du vrombissement des corps. Soutenu par une très belle partition musicale, le spectacle glisse doucement de la mélancolie jazz vers la musique africaine, des gestes bruts, corps à l'affut et aux aguets, vers le mouvement chaud et ample et de la fête, pour finir par une course-poursuite en solex, plein phares tournée vers le public. Un bel élan. 

 

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