L'exil et la colère

Winterreise de Yael Ronen fait vivre le regard des migrants sur notre Europe contemporaine. Sur scène, une troupe de réfugiés du Moyen-Orient dirigé par une Israélienne. Une rareté venue de Berlin, à voir aux Abbesses ce soir, dans le cadre de Chantiers d'Europe.
Par Ariane Singer
le Mercredi 30 Mai 2018

winter brotherDepuis la nomination à sa tête de Shermin Langhoff, une femme d'origine turque, en septembre 2013, le théâtre Gorki, situé à Berlin, est devenu un lieu de réflexion privilégié sur les bouleversements sociaux et les « situations de transition ». Autrement dit, une tribune de choix pour les Allemands issus de l'immigration, qui s'appuie sur un répertoire de textes consacrés à la question de l'intégration. C'est dans ce nouvel axe que s'inscrit Winterreise, présenté au Théâtre des Abbesses, dans le cadre de la 9ème édition du festival Chantiers d'Europe, faisant la part belle aux jeunes compagnies européennes. Ce spectacle est l'oeuvre de l'austro-israélienne Yael Ronen, metteure en scène associée du théâtre Gorki, et de l'Ensemble Exil: une plateforme, créée en 2016 au sein de ce théâtre, réunissant sept artistes professionnels de Syrie, d'Afghanistan et de Palestine, forcés de vivre en exil. 

Winterreise, « voyage d'hiver » en allemand, met en scène ces jeunes acteurs, deux femmes et cinq hommes, dans une histoire semi-autobiographique, écrite de manière collective lors d'un voyage de deux semaines en Allemagne et en Suisse. Installés à Berlin depuis peu, ces comédiens demandent un jour à leur collègue allemand Niels de les emmener découvrir la « vraie » Allemagne. Les voilà partis dans un car, en plein hiver, pour sillonner leur pays d'accueil, dont ils ne comprennent pas toujours les codes ni l'histoire. De Berlin à Hambourg, en passant par Dresde, Munich, Mannheim, Düsseldorf, et un crochet par Zurich, ce road-trip va leur permettre de plonger au coeur du pays et de livrer les grandes lignes de leurs histoires individuelles.

Mêlant deux espaces scéniques, le plateau et trois écrans disposés en arc de cercle sur lesquels défilent film, photos et dessins, Winterreise n'hésite pas à confronter ses acteurs au côté obscur de l'Allemagne. L'arrivée à Dresde, où a lieu une grande manifestation du mouvement anti-immigré Pegida, s'avère à ce titre particulièrement épineuse. Comme dans the Situation, sa pièce à succès sur le conflit israélo-palestinien, Yael Ronen manie l'humour avec tact, quand elle place ses comédiens face à des slogans nationalistes et anti-musulmans auxquels ils se sentent totalement étrangers, et, dont, par leur étonnement, ils soulignent l'ineptie. Humour, toujours, quand l'une des jeunes femmes immigrées, Maryam, fait part de son incompréhension face à la relation amoureuse « ouverte » que lui propose son petit ami allemand. Mais il y a aussi ces moments plus délicats, quand un des garçons, venu de Syrie, refuse d'aller voir les morts de Buchenwald, au prétexte qu'il a déjà vu trop de destructions et de morts dans sa vie. Ou quand ce réfugié palestino-syrien raconte son interminable épopée à travers le Moyen-Orient et l'Europe, entre passeurs douteux et faux papiers, pour arriver jusqu'en Allemagne. Le propos de ce spectacle dit la colère, la soif de vie, l'envie démesurée de paix et de liberté chez ces jeunes artistes qu'aucune frontière ne semble arrêter. Et ces mots, chantés, criés, ou simplement échangés sur le ton d'une conversation entre personnes de différents horizons apprenant à se connaître, sont bons à entendre et à réentendre.

 

 

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