L'envers de l'amour

Spectacle superbe, Le Château de barbe-bleue/ La Voix humaine, mêlent Bartók et Poulenc par l'art de Krzysztof Warlikowski, dans une féroce soirée musicale sur l'amour.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Samedi 31 Mars 2018

la voix humaineRares sont les spectacles qui ouvrent des champs d'interprétation aussi vastes que ce Château de barbe-bleue. Parce que la musique de cet unique opéra de Béla Bartók invite à la pensée, par ses variations tragiques, sa solennité et sa grâce ? Certes, la musique de Bartók se fonde sur la réinvention du mythe de Barbe-Bleue, et la direction d'Ingo Metzmacher, nerveuse et grave, ne faillit pas à rendre la puissance d'un opéra moderne qui ne s'embarrasse ni d'ouverture, ni de véritable dramaturgie. Sur scène, les voix du ténor John Relvea, Barbe-bleue d'une grande finesse, et d'Ekaterina Gubanova, Judith sensuelle et puissante, habitent la salle de Garnier et saisissent les spectateurs jusqu'au dernier souffle.s

Les profondeurs de Barbe-bleue

La puissance évocatoire de ce Barbe-bleue, se fonde aussi sur le travail de Krzysztof Warlikowski qui révèle là, à notre sens, sa plus subtile et belle mise en scène. Par un jeu de cubes transparents, tels qu'il les convoque souvent, il fait apparaitre les profondeurs insondées de l'intériorité du Duc Barbe-bleue. Intériorité réelle, ou rêvée par la possessive Judith ? On ne sait, et Warlikowski excelle à nous mener dans des territoires fantasmatiques. Au gré des portes qui s'ouvrent dans le château, et que Judith force en harcelant son amant et en lui arrachant les clés une à une, de multiples tableaux glissent et s'immobilisent sur scène : d'armes, de fleurs, de bijoux, de femmes. Sur chacun des objets, Judith décèle du sang. A chacun de ces tableaux, Barbe-bleue replonge dans le bonheur perdu. Les deux tonalités des chanteurs se heurtent et s'entrelacent dans un face à face musical et théâtral qui va crescendo. A croire que l'esprit tortueux du duc Barbe-bleue a permis à Warlikowski de porter les méandres de son imagination au seuil de perfection, il livre dans chacun de ces cubes des projections oniriques singulières dont on ne sait si elles sont cauchemardesques ou enfantines : le visage d'un petit garçon en fond de scène projeté sur grand écran nous inviterait à la seconde solution. Il y a de l'enfance, ou du régressif dans cette scène d'amour, et de jalousie. Freud n'est pas loin. Car cet homme et cette femme seuls sur scène, s'aiment, se lamentent, se déchirent au nom de l'amour, et du mystère de l'amour qu'il faudrait mettre à bas (les textes choisis dans le programme ne s'y trompent pas, de La Prisonnière de Proust, à Claustria de Jauffret). Mais il joue, Warlikowski, avec l'idée du couple, et de l'amour. Ainsi de ces premières minutes, où apparaissent, dans le silence, un magicien et son assistante, dans une scène de mime satirique à laquelle assiste, éberlué, le public de Garnier.

Mais la grande intelligence de ce spectacle, est d'accoler à l'opéra de Bartók, La Voix humaine de Poulenc, sur le fameux texte de Cocteau. Quarante ans séparent les deux créations, mais elles se répondent avec force. En guise de transition, une image de La Belle et la bête (définitivement joueur, Warlikowski..) On se souvient du moyen-métrage déchirant de Rossini, avec Ana Magnani, adaptation de ce monologue d'une femme au téléphone. Ici, c'est Francis Poulenc qui offre la musique, la diction à cette pièce lyrique dont la première a eu lieu dans ce même opéra Garnier en 1959. Aujourd'hui, une femme donne grâce et tragique à ce personnage d'abandonnée, l'exceptionnelle soprano Barbara Hannigan. Elle commence à terre, terrassée par la douleur, puis relève son corps fragile et effilé, et de ses hauteurs, chante et implore. Aucune nuance du texte de Cocteau, ni de la musique de Poulenc ne lui échappent. Elle clôt la soirée en un cri. Et l'on ressort de là, saisi par cette plongée dans le sombre refoulé du sentiment amoureux.  

Jusqu'au 11 avril à l'Opéra Garnier 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page