L'art de la violence

Pièce sombre inspirée de la famille Wittgenstein, Nous sommes repus mais pas repentis ( Déjeuner chez Wittgenstein) mise en scène par Séverine Chavrier est une réussite, éprouvante par la noirceur qu'elle atteint. A voir jusqu'au 17 mars au T2G, de Gennevilliers, puis du 3 au 7 avril au CDN de Tours.
Par Alice Archimbaud
le Lundi 12 Mars 2018

art de la violence« J'ai arrangé les choses pour qu'on soit seuls. Rien que nous, frère et soeurs, sans domestiques ». Dès le début, on sent que ça va être oppressant. Ça se confirme avec l'arrivée du frère, extirpé de l'asile psychiatrique de Steinhof pour participer à un déjeuner familial avec ses soeurs, Dene et Ritter. Le frère, c'est Voss, ou plutôt Ludwig, comme Wittgenstein, le philosophe. Tous trois sont inspirés de l'illustre famille autrichienne, lignée d'industriels et de mécènes. Quoique morts, « le père » et « la mère » hantent leurs conversations.

Car c'est à un carnage que vont se livrer les rejetons Wittgenstein, dans le huis clos de la demeure familiale. Penseur fou, le frère est un tyran qui humilie et torture méthodiquement ses soeurs. Elles le lui rendent bien, l'aînée – horripilante de servilité – comme la cadette – acerbe et méchante comme la teigne. La cellule familiale, lieu d'annihilation de la pensée, de déchaînement de toutes les rages et les névroses. Caisse de résonnance, aussi, de la déchéance de toute une civilisation, hantée par les traumas de l'histoire, courbant sous le poids d'une culture muséifiée.

Tant de violence ne pouvait se déployer dans un simple décor. Séverine Chavrier conçoit la dramaturgie dans un investissement total du plateau : un écosystème qui fait corps avec l'acteur, structuré par un imposant mobilier – table à manger, grande bibliothèque vide, piano – et fondé sur un puissant appareillage technique. Le travail sur le son, surtout, est saisissant. Les voix, portées par les micros, ne sont pas amplifiées mais enveloppent toute la salle, en même temps qu'elles se détachent radicalement des acteurs : une sorte d'effet playback, qui instaure une distance troublante entre le verbe et le corps. Le reste de la bande-son joue en permanence du contraste entre l'assourdissant – chocs, bris de vaisselles – et le sublime, porté par l'éblouissant répertoire classique.

Plus ambivalent, peut-être, est l'usage de la vidéo : l'immense écran du fond de scène créé un plateau qui en impose, mais les évocations un peu obscures qu'il projette n'apportent pas grand chose, et tendent à écraser l'incarnation des acteurs. Dommage car ceux-ci sont – sans exagérer - excellents. Laurent Papot, Marie Bos, et Séverine Chavrier elle-même brillent tant dans la sinistrose que dans l'hystérie et la méchanceté, sans se priver d'être extrêmement drôles.

Créée en 2016, si la mise en scène mise sur l'excès, elle relève aussi d'une véritable vision dramatique, et d'une belle prouesse, en réussissant à installer cette temporalité très singulière, propre aux haines familiales. Cette sorte de non-rythme, sans progression ni acmé : la colère qui se déploie et s'étale en toute sérénité.

Très intentionnellement, Nous sommes repus est un spectacle qui gêne aux entournures. Car ce huis clos morbide à l'extrême, oppressant au dernier degré, est si réussi que la pièce en devient une véritable torture. Il faut avoir le coeur bien accroché pour tenir les trois heures de ce jeu de massacre. Une épreuve paradoxale et donc stimulante, qui fait passer par une série d'états contradictoires. En vrac : perplexité, nausée, éblouissement, besoin urgent de quitter la salle, fou rire, agacement, fascination hypnotique, sursaut, envie de se pendre, doute quant à l'opportunité d'aller au théâtre pour avoir envie de se pendre, joie méchante, dépression totale. A chacun de tenter l'expérience.

 

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