Antigone ne veut pas mourir

Présentée cette semaine au cours du festival Chantiers d'Europe, voici une pièce hors-normes, Antigone-Lonely Planet de la metteure en scène grecque Lena Kitsopoulou. Une expérience grotesque, crue, radicale.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 17 Mai 2018

antigoneDe cette Antigone, nous savons peu en arrivant dans la salle des Abbesses, sinon qu'elle sera une réinvention loufoque de la pièce de Sophocle. Lena Kitsopoulou ne s'y interdirait rien, on s'en doute, tant la metteure en scène grecque s'est faite connaître dans son pays pour ses approches iconoclastes de figures mythiques féminines comme le Petit Chaperon rouge. Mais lorsque quatre personnages à ski et casqués montent sur scène dès les premières minutes, il devient clair que cet Antigone-là franchira avec jouissance les limites de la simple relecture de la pièce. 

Ainsi s'ébauche une conférence, burlesque, parfois hilarante, sur le très sérieux sujet du ski et Antigone. Oui, Antigone, comme la skieuse, cherche à se confronter aux sommets, à fuir une société qui l'ennuie, à jouer avec l'idée de sa mort...Et Créon n'est-il pas simplement le maître des lois, comme en ski, la mécanique domine le sport ? Et si l'on trahit la mécanique, n'est-on pas promis à la mort ? Les comédiens s'empoignent, hurlent, dérivent, dans un rythme et un jeu à la Dino Risi, ils deviennent grotesques, pathétiques, crus, pitoyables ou ignobles, ce sont les « Nouveaux monstres » revus par Kitsopoulou. Mais la farce est ici exacerbée, travaillée par une inquiétude tragique, qui monte peu à peu entre les comédiens. Ainsi cette scène où l'actrice mime son avortement, le grotesque est dépassé, comme en témoigne le silence des trois autres comédiens, pour atteindre le lieu du monstrueux : une viande est jetée sur scène, et voilà le lieu du sang, et de l'obscène qui apparait. Le lieu auquel Lena Kitsopoulou veut nous mener. Mais elle prend son temps, sait habilement jouer avec son public, pour ne pas tout de suite le heurter avec la dimension sanglante, crue, du mythe. En deuxième partie de la pièce, un film commence : il est signé Lena Kitsopoulou, et Fassbinder. Bien sûr c'est une blague, mais l'influence majeure est nommée. Nous quittons la farce, pour ce monstrueux intime contemporain, que le cinéaste allemand a magnifié, et que la metteure en scène grecque explore à son tour. Sur scène, plus de skis, mais le visage et le corps ensanglantés d'une Antigone, qui sort de scène, pour réapparaître en gros plan, dans ce film tourné dans les coulisses d'un théâtre. A cet instant, la pièce bascule : certains dans le public ne supporteront pas la longue agonie de cette jeune fille, rampant au sol, ouvrant une porte de toilette sur une Eurydice pendue, puis se faisant rouée de coups par des hommes en uniforme, avant d'être enfermée dans un cercueil transparent. Ce film est long, outrancier, parfois vain. Mais il traduit avec force une dimension d'Antigone rarement abordée : le corps de la jeune fille. Cette adolescente qui parle d'amour et de loyauté est, par Créon, emmurée vivante. Kitsopoulou nous fait vivre son calvaire. Pendant près de dix minutes, la jeune fille tape contre les murs de sa prison de verre, hurle au secours, s'étouffe. La dimension organique du mythe. Le sang devient l'élément central, fluctuant de cette fin de pièce. Non pas seulement la violence exercée par Créon, mais la douleur d'Antigone, voilà ce que nous fait vivre Kitsopoulou, dans ses débordements. Le malaise parcourt la salle, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? 

On ressort de cette pièce, abasourdi, épuisé, hanté par les cris d'agonie. Nous avons assisté au sacrifice d'une jeune fille. Nous avons vu Antigone, telle que nous avions oublié qu'elle pouvait être.

 

Photo Stavros Habakis


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