Une belle maturité

Pièce culte, Voltaire Rousseau, face-à-face philosophique et comique de Jean-François Prévand,se rejoue au théâtre de Poche Montparnasse. Pour notre plus grand plaisir.
Par Benoit Solès
le Vendredi 28 Avril 2017

VOLTAIRE ROUSSEAUIl y a vingt six ans, la confrontation imaginaire de Voltaire et Rousseau, imaginée non sans malice par Jean-François Prévand, avait amusé et instruit les spectateurs des théâtres La Bruyère, de la Gaieté-Montparnasse et de L'Oeuvre, pendant cinq saisons triomphales. Dès lors, pourquoi reprendre ce spectacle au risque de faire moins bien, ou pire, d'abimer un si joli souvenir ? Tout simplement parce que ses interprètes, Jean-Paul Farré ( Voltaire) et Jean-Luc Moreau (Rousseau),  ont désormais atteint l'âge de leurs rôles. Cette maturité acquise en un quart de siècle va donc pouvoir enrichir leur interprétation, et inversement. On pense à la phrase de Louis Jouvet : « Il faut mettre un peu d'art dans sa vie et un peu de vie dans son art... » Même sans avoir applaudi leur première mouture, on doit célébrer aujourd'hui la réussite de cette entreprise : le spectacle n'a pas pris une ride, sinon au coin des yeux de ses comédiens.
Et le texte, indémodable, entremêle toujours aussi astucieusement inventions d'auteur et citations empruntées à l'oeuvre encyclopédique de ces deux monuments. Ce cocktail ambitieux attire à nouveau un public de connaisseurs, gourmands de ce qu'on pourrait appeler « l'esprit français ». L'argument de départ tient pourtant plutôt du registre policier : qui a bien pu rédiger le libelle accusant Jean-Jacques Rousseau d'avoir abandonné ses propres enfants à l'hôpital public ? Cette enquête brûlante, menée par l'écrivain diffamé chez un Voltaire insondable et manipulateur, s'oriente rapidement vers une controverse plus philosophique au sujet de Dieu, de la vie, de la marche du monde et des animaux ingouvernables qui le peuplent. Cette « scène de ménage », d'un seul tenant et de haute volée, est rafraîchissante à tous points de vue.
Et la pièce, qui n'est pas très longue, est suffisamment dense pour nous faire beaucoup rire et surtout, réfléchir. On est tout d'abord séduit par l'interprétation jubilatoire de Jean-Paul Farré. Il s'amuse à nous amuser avec beaucoup d'intelligence et de malice. En costume moderne et catogan, il est un Voltaire drolatique et aigu. Mais, derrière ce masque de comédie un peu burlesque, les convictions profondes de l'auteur de Candide  sont bien présentes. Cela donne à son interprétation un rythme tourbillonnant, d'une mécanique redoutable. Jean-Luc Moreau, lui, compose son personnage plus en contretemps et demi-teintes. Affublé du long vêtement arménien que portait l'auteur du Contrat social pour dissimuler un appareil de sondage dû à sa maladie de la pierre, il nuance son interprétation de reflets plus sombres, mais à l'amertume paradoxalement infiniment touchante. Intense et sobre à la fois, dans un moment où la sensibilité biographique du personnage l'emporte sur la révolte intellectuelle du philosophe, il est particulièrement bon. On pense cette fois à Leonard Cohen : « Il y a une faille en toute chose, c'est par là qu'entre la lumière. » Le rôle est joué en alternance par Jean-Jacques Moreau, autre grand comédien qui partage le même prénom que son rôle et le même patronyme que soncamarade ! Autre détail amusant, lors de ma venue, il était présent dans la salle, regardant jouer ses camarades avec une bienveillante gourmandise. L'auteur lui-même était debout, au fond de l'allée centrale, visiblement heureux de retrouver ses deux comédiens et ces deux grands personnages. On les comprend tous deux. Plus d'un quart de siècle après sa création, Voltaire Rousseau est un spectacle parvenu à maturité qu'il est permis, sinon indispensable, de déguster sans modération.

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