TOUS DES OISEAUX de Wajdi Mouawad,

Rencontre avec l'inspiratrice du spectacle, Nathalie Zemon Davis, historienne américaine et auteure de Léon l'Africain.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Samedi 18 Novembre 2017

 

   tous les oiseaux

 

Tous des oiseaux s'annonce comme l'événement de la fin d'année à la Colline. Wajdi Mouawad convoque des comédiens israéliens, arabes, européens, pour nous plonger au coeur d'une famille israélienne. Au centre de sa réflexion, un personnage, Hassan al-Wazzân, diplomate arabe converti à la Renaissance. Rencontre avec l'inspiratrice du spectacle, Nathalie Zemon Davis, historienne américaine et auteure de Léon l'Africain.
 

 « Pour moi qui suis juive, la possibilité d'écrire sur un musulman est un don que j'ai accepté »

 Comme les planètes, les oeuvres se placent en orbite d'autres oeuvres. La pièce Tous des oiseaux, est née d'une rencontre, celle de Wajdi Mouawad avec Nathalie Zemon Davis. Cette érudite historienne, issue d'une famille d'immigrés juifs d'avant-guerre, et professeure émérite à Princeton, travailla une grande partie de sa vie sur l'histoire française. On lui doit notamment le Retour de Martin Guerre qui inspira le film. Elle est aussi l'auteur d'un livre qui ne pouvait qu'intéresser Mouawad : Léon l'Africain (Petite Bibliothèque Payot, 2014). Dans ce livre, Zemon Davis retrace la vie d'un personnage hors du commun, Hassan al-Wazzân, musulman diplomate, traducteur, écrivain de Fès, qui au XVIe siècle, fut capturé par des pirates, envoyé à Rome et, au prix d'une conversion, épargné. Là-bas, il noua des relations avec des cardinaux, des intellectuels chrétiens et juifs, publia avec l'un d'entre eux un dictionnaire arabe, hébreu, latin. Polyglotte, traducteur, il écrivit aussi des livres à destination des chrétiens dans lesquels il décrit le monde arabe, et confronte les cultures méditerranéennes. Sous sa plume, on lit notamment l'histoire, inspiré d'un conte persan, d'un oiseau qui, ayant envie d'échapper aux siens, se fait poisson. De ce conte, Wajdi Mouawad a tiré le titre de sa pièce, et sa réflexion sur ce qu'il appelle notre rapport à l'Autre, « à l'ennemi ». Pour lui, libanais, les autres sont une famille israélienne qu'il met en scène, nous plongeant dans l'histoire juive, et y confrontant la personnalité d'al-Wazzân. Mouawad, qui a grandi, comme tous les enfants de son pays et de sa génération, dans la haine d'Israël, adopte donc le point de vue de «l'ennemi». Il fallait un certain courage pour accomplir cela. Nathalie Zemon Davis, qui répond à nos questions de Toronto, revient sur le dialogue qu'elle a mené avec le dramaturge pour qu'advienne cette pièce. 

 

Pourquoi avoir sorti de l'oubli ce personnage de diplomate musulman captif de Rome, Hassan al-Wazzân ? 

Pour moi qui suis juive, la possibilité de travailler sur un musulman était un don que j'ai accepté. J'ai découvert le livre il y a plusieurs décennies, et à ce moment-là, je travaillais sur l'histoire française, j'ai compris que c'était intéressant, mais je n'aurais pas pensé à cette époque, à la fin des années cinquante, écrire sur lui. Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle, alors que j'avais plus de ressources pour faire ce travail, mais aussi alors que la situation mondiale reposait la question du Moyen-Orient, et de l'intolérance religieuse, que j'ai su qu'il fallait absolument que je fasse ce travail sur al-Wazzân. Au fur et à mesure de mes recherches, j'ai reçu un autre don, j'ai découvert qu'al-Wazzân avait un ami juif en Europe, un savant, il m'a donc été donné la possibilité de penser cette amitié. Est venu le 11 septembre, et je me suis dit que le plus important était de décrire un musulman comme lui, qui s'intéressait à l'Autre. Un homme entre les mondes.

Comment a débuté ce travail avec Wajdi Mouawad ? 

En 2006, le directeur d'un Shakespeare Festival a été frappé par mon livre et a voulu qu'il soit adapté en pièce. J'ai été ravie. Je venais de voir Incendies, à Toronto, je lui ai dit tout de suite que je voulais que ce soit Wajdi Mouawad. J'étais sûre qu'il serait inspiré par mon livre. Je lui ai envoyé ma traduction française, et il a été saisi par Léon l'Africain. On s'est donc vu le 1er janvier 2008 à l'aéroport de Toronto. Il a compris l'esprit avec lequel j'avais écrit, il a compris l'idée derrière ce personnage qui cherchait une façon de vivre en Europe. Il m'a dit qu'il n'adapterait pas le livre, mais qu'il créerait sa propre pièce, son propre récit, où les problématiques de mon livre apparaîtraient. J'ai lu la pièce et en effet, il a écrit sa propre histoire, mais en demeurant fidèle à l'esprit d'al-Wazzân. 

Peut-on parler d'esprit cosmopolite chez ce diplomate du XVIe siècle ? 

Je n'emploierais pas ce mot, parce que ce n'est pas de son époque. Mais c'est vrai que j'ai été fascinée par ce mouvement qu'il accomplit de rapprochement des mondes. Avant même d'être enlevé par les pirates, il a voyagé comme diplomate partout en Afrique, dans des mondes culturels très divers, et il était déjà animé par une curiosité intellectuelle extraordinaire. Il était d'emblée très ouvert. J'étais impressionnée par sa capacité à s'adapter à d'autres situations politiques, même s'il venait d'une société en guerre avec ces cultures. Lui-même a combattu contre les Européens, avant d'apprendre leur culture. Ce mélange de curiosité, d'intérêt pour les chrétiens, et cette façon de se débrouiller avec cette doctrine chrétienne, cette performance qu'il a accomplie à Rome, survivre en devenant chrétien, tout en demeurant fidèle à l'islam, m'a beaucoup impressionnée. Je crois que c'est la curiosité pour les chrétiens, leur culture, qui lui a permis de tenir. 

Le deuxième aspect qui m'a impressionnée chez lui, c'est cette décision de raconter aux Européens le monde qu'il a quitté provisoirement. Ce désir de faire un pont entre son monde quitté, et celui qu'il habitait. 

On retrouve dans la pièce, le conte de l'oiseau amphibie raconté par al-Wazzân... 

J'apprécie beaucoup ce qu'a fait Wajdi. Il s'est servi de cette histoire pour montrer qu'on ne doit pas se figer dans une identité. Ne pas être prisonnier d'un nationalisme, d'une idée de soi. Wajdi a fait de cela « une passion pour connaître l'autre ». L'oiseau veut être un poisson, il veut dépasser son identité. Il y aura dans la pièce une exploration de cette passion que Wajdi applique en écrivant sur les Israéliens, comme moi je l'ai fait en écrivant sur les musulmans. Wajdi fait le récit des juifs allemands partis en Israël. Le fils Eithan est en conflit sévère avec son père. J'ajoute, qu'il y a une jeune dame, Wahida, qui est une arabe-américaine qui fait sa thèse sur al-Wazzân, ce n'est donc pas une vieille dame juive ! Et c'est par elle, ses études, que Wazzân va apparaître dans la pièce, et livrer son message. 

Al-Wazzân est-il une figure contemporaine ? 

C'est un homme du XVIe siècle, et la dissimulation par la conversion, c'est une idée de son époque, sa curiosité aussi est propre à la littérature arabe de voyage de son époque. Mais son attitude peut avoir une signification pour nous, surtout dans un contexte de violence religieuse, tel qu'il régnait à cette époque-là, et aujourd'hui. 

Se sentait-il proche de l'humanisme de la Renaissance ? 

Il est vrai que dans un de ses ouvrages, son dictionnaire biographique, en décrivant un des savants musulmans-arabes au Moyen Age, il se sert du mot humaniste. Je crois qu'il est frappé par l'idée de l'humanisme. Dans le monde arabe, on dit qu'un homme a l'Adad, c'est-à-dire qu'il est bien cultivé. Il a vu que l'humanisme était une version de l'Adad. Il était littérairement humaniste. Il a pu voir le rapport entre les valeurs partagés. 

Je travaille d'ailleurs sur un projet actuellement qui atteste de son inlassable curiosité, un essai qui s'intitulera, Léon l'africain découvre la comédie, sur la tradition théâtrale dans le monde arabe, qu'al-Wazzân a observée et pensée lorsqu'il se promenait dans le monde. C'est l'expérience avec Wajdi qui m'a donné cette idée-là, un nouvel échange de cultures !

 du 17 novembre au 17 décembre au théâtre de la Colline

 

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