Théâtre : La Colline, Annick Lefebvre présente Les Barbelés.

Découverte de cette saison d'automne à la Colline, la québecoise Annick Lefebvre présente Les Barbelés, monologue viscéral, politique, contemporain.
Par Alice Archimbaud
le Jeudi 09 Novembre 2017

barbelésLes Barbelés , pièce que Wajdi Mouawad a invité Annick Lefebvre à représenter à La Colline, nous n'avons pu lire que le texte, les répétitions se tenant encore à Montréal lorsque nous bouclions ces pages. Nous l'avons trouvé suffisamment prometteur pour vous en donner ici un enthousiaste aperçu, nourri par les indications dramaturgiques livrées par la metteuse en scène, Alexia Bürger.

Sur la scène, seul dans un coin de cuisine, un personnage, « peut-être un homme, peut-être une femme » : on n'en saura pas davantage, si ce n'est que celui-ci vient tout récemment d'enfanter. Le temps, lui, est « celui de la pensée qui s'accélère et fonce dans un mur », et le texte forme un long monologue, à peine ponctué, qui se délivre le souffle court. Situé entre le jaillissement intime, la diatribe politique et la fable, l'ensemble est porté par un dispositif métaphorique puissant : au creux de chaque ventre se nicheraient les germes de fils barbelés, plantes carnivores nourries à l'engrais de l'autocensure, de la parole arrêtée au bord des lèvres par les « mécanismes souterrains » du repli et de la peur.

L'insulte ravalée de trop et, « oh fucking shit  que non », voilà les barbelés qui envahissent la gorge du personnage et menacent de lui dévorer les cordes vocales. Il y a donc urgence à parler : à peine une heure, peut-être, avant la déchirure finale. En trois séquences brèves se lit la progression inexorable du mal - peau déchirée par le métal et sang qui s'accumule dans la bouche -, suggérée au plateau par un usage discret de la vidéo et des effets spéciaux, inspiré notamment du travail de l'artiste russe Piotr Pavlenski : celui qui, en 2012, se cousait la bouche en soutien aux Pussy Riots. Se livre donc un ultime plaidoyer, où se bouscule tout ce qui n'a pas pu ou su se dire : carcan rigide du milieu familial - celui d'une classe moyenne blanche, éduquée, imprégnée de racisme et de misogynie -, angoisse du couple et de la parentalité, impossibilité de tout engagement politique qui ne soit pas systématiquement marqué du sceau du soupçon ou de l'illégitimité.

En gommant volontairement le genre du personnage – l'actrice, Marie-Ève Milot, a travaillé avec une chorégraphe à effacer tout indice sexué de sa gestuelle -, Annick Lefebvre neutralise la question identitaire pour la déplacer vers celle du positionnement de l'individu au sein de rapports de forces hystérisés. Car les barbelés ne poussent pas seulement quand « on ferme pitoyablement pis peureusement notre gueule, qu'on se la scelle solide en sabotant nos grands élans », mais aussi en prenant « le crachoir, le micro pis le porte-voix », en pensant « agir pour le mieux ». De la sphère intime à la sphère civile, du féminisme au soutien aux migrants, le citoyen occidental, fort de son privilège démocratique et de sa sacro-sainte liberté d'expression, achoppe pourtant contre le blocage systématique de tout discours politique, religieux ou sexuel, pris dans l'étau de revendications figées, qui confisquent la parole plus qu'elles ne la libèrent.

La colère se structure alors dans une langue belle à force d'éreintements, lacérée et ardue, dont Lefebvre a refusé d'affadir l'âpreté québécoise. « Badtripper  en maudit », se sentir « crisse d'incapable » quand on voudrait « flyer mega-full  loin pis déménager dans l'espace » : contre les « logorrhées litaniques », la voix des Barbelés  livre un « crachat » infiniment poétique, avant de disparaître dans un bel appel au silence et à l'accalmie.

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