Tchekhov complètement Stone

Ces Trois soeurs mis en scène par le metteur en scène australien Simon Stone s'annonçaient comme une relecture contemporaine et audacieuse de Tchekhov. Il n'en est rien.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Samedi 18 Novembre 2017

TROIS SOEURSLe spectacle s'intitule Les Trois Soeurs, et l'on n'entendra pas une ligne de Tchekhov. Certains se sentiront floués, d'autres ne saisiront pas bien pourquoi il fallut invoquer le dramaturge russe pour dénommer une pièce écrite par Simon Stone. Mais enfin, on ne va pas se plaindre que l'écriture contemporaine occupe la scène, et si quelqu'un a envie de signer un Guerre et Paix en racontant sa grand-mère en Creuse, personne, dans ses pages, ne viendra le lui reprocher. Non, le problème des Trois Soeurs réside bien plus dans la sagesse de son écriture, que dans son irrévérence. Il ne suffit pas de dire que Trump est un sale type, de citer les noms d'appli, de terminer ses dialogues sur des tubes chantés en groupe, pour se faire contemporain. C'est-à-dire jeune. Car là réside l'obsession de cette pièce : jusqu'où les personnages resteront-ils jeunes, ayant foi en l'avenir, en leurs métamorphoses ? Au départ, nous y croyons à cette jeunesse qui parle, ne cesse de parler, pour chasser l'angoisse qui la mine. Le rythme de la pièce, lors des premières minutes, un murmure dans l'obscurité de voix disparates nous entraîne. On ose rêver que Stone ait le courage de poursuivre dans l'ombre, de laisser ses comédiens se débattre dans cette logorrhée sans visages, qui nage de sujet en sujet, à l'image du flux des réseaux sociaux. 

Non. Très vite les comédiens entrent dans la lumière et parlent fort. Ils sont près de dix à déferler sur scène, passer de pièce en pièce, agitation dont on peine à comprendre l'objet. Mais reconnaissons la prouesse des comédiens : au gré d'un dispositif scénique réussi – la maison au centre de la scène qui tournoie pour marquer le passage des années, et qui, transparente et divisées en pièces, nous permet de suivre plusieurs huis-clos – ils parviennent, en une dramaturgie chronométrée, et très travaillée, à accorder leurs jeux. Peu à peu on distingue quatre visages, quatre types : les trois soeurs qui possèdent cette maison de vacances incarnées par Céline Sallette, Amira Casar, Eloïse Mignon, dont l'anniversaire inaugure la pièce et leur frère junkie, sans aucun doute le personnage le plus juste de la pièce- peut-être le seul personnage doté d'une existence dans ce texte qui offre si peu d'espace à chacun- joué avec brio par Eric Caravaca. Les autres ? Ils rigolent, s'affolent, se déchirent, baisent, pissent, se tuent. On ne saura jamais ce qui les anime. L'une se révèle lesbienne à la fin, quel intérêt ? On ne sait pas, fournir de l'information sans doute. Le rythme devient peu à peu reconnaissable : nous sommes dans le soap. Les êtres sont des types, la langue, un pâle calque de l'américain («oublie-ça !» jette un personnage à un autre, au lieu du « laisse tomber » qui eût été plus naturel), et l'intrigue, un prétexte pour faire des boum et des pan, des pan et des boum. On aurait aimé que l'ivresse des personnages qui ne cessent de boire, ou de se défoncer, leur ouvre un espace de liberté. Mais non, la cage de verre conçue par Stone pour ses personnages est celle de la série, du ready-made. Forget it.

d'après Anton Tchekhov, un spectacle de Simon Stone, jusqu'au 22 décembre au théâtre de l'Odéon.

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