Semelles de vent

Baal, première pièce de Bertold Brecht, est une oeuvre singulière et poétique, à découvrir à la Colline en mai, avec Stanislas Nordey à contre-emploi, superbe.
Par Alice Archimbaud
le Mercredi 03 Mai 2017

SEMELLES DEVENTD'abord, il y a un texte. Puissant, poétique et aride. Ce texte, c'est la première oeuvre dramatique de Brecht, remaniée jusqu'à la fin de sa vie, et dont Christine Letailleur a retenu la seconde version, dans une traduction d'Eloi Recoing, pour « sa langue (...) à fleur de peau »,  qui « coupe comme un couteau ».  Qui est Baal ? Un poète, d'abord, mais un poète non publié, sans un sou ni une oeuvre vaillants. Un séducteur ensuite, l'amant des bourgeoises, des putains, des vierges, et qui ne refuse pas non plus, à l'occasion, les hommes. Un voyou, enfin, un brigand. Un meurtrier. Cruel, cynique, sans aucun respect pour personne, pas même pour ses amis dont il vole les maîtresses – des femmes qu'il séduit presqu'autant qu'il les viole. Est-il un monstre ? Pas davantage que ses semblables, bourgeois plein de fiel ou ivrognes sans honneur. Est-il nihiliste ? Plutôt résolument matérialiste. Car Baal n'a qu'une morale, celle de la faim. Baal est un jouisseur, un dévoreur de chair, de schnaps et d'images.

Rien de plus surprenant que le choix de Stanislas Nordey pour incarner un « aussi informe tas de graisse ».  Rien de plus lumineux, aussi. Il est de toutes les scènes, comme un souffle qui se prend à l'entrée de la pièce et ne se rend qu'à la fin, une fois que tout est consommé. Le grand escogriffe s'incarne dans le paradoxe, celui d'un jeu puissant, qui articule une précision arithmétique à une démesure proprement onirique. Le corps de Nordey est une marionnette maigre, nerveuse, comme une silhouette de Schiele, à mille lieux du ventre gonflé de Baal. C'est que Nordey fait exister le corps de son personnage avant tout dans le rêve. A l'image de la très belle scénographie imaginée par Emmanuel Clolus : des lignes brutes, dessinées par deux blocs latéraux, et une structure de fer, mi-close. Au centre, un large écran, qui donne la tonalité lumineuse de l'espace. Tour à tour des monochromes d'ocre, de rouge ou de bleu, une mosaïque très fine de lumière diffuse et d'aplats de couleur, qui changent au rythme de l'errance de Baal.

Car Baal  est d'abord un voyage. Renvoyé deson emploi de bureau, Baal prend la route avecson ami - et sans doute amant - Ekart. Dans laforêt, sur les routes, tantôt bûcheron tantôt artiste de cabaret, il paresse surtout, vole, pille, et boit. Derrière le dieu-poète Baal, il y a bien évidemment la figure de Verlaine, mais aussi celle de François Villon, « assassin, brigand, chansonnier, et poète ».  Peut-être aussi, anachroniquement, de Michel Houellebecq, figure à laquelle le travail de Christine Letailleur n'est pas étranger. Baal interroge la figure de l'artiste, non comme un projet esthétique mais comme un rapport au monde. Si Baal marche tant, c'est qu'il est un poète du visible, de la vie, pour qui l'écriture est d'abord organique – « un forcené de mots aux boyaux immortels ».  Ce n'est pas un poète maudit. Pour qu'il y ait malédiction, il faudrait qu'il y ait Dieu, or Baal méprise Dieu. Il nous dit que la poésie est résolument anarchique, cannibale, qu'elle ne peut naître qu'en déchirant le monde à chaque pas. Car se faire poète, c'est construire, contre son corps d'homme, sa bestialité. Se faire bête. « Libérer la bête ! Au soleil, la bête ! Au grand jour, l'amour ! Dent pour dent ! Nu dans le soleil, sous le ciel ! ».

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