Rossini, c'est charmant, c'est divin !

Le Comte Ory, unique opéra en français de Rossini, est une farce aussi drôle que superbe. Denis Podalydès signe une mise en scène entre Molière et Marivaux. A voir à l'Opéra Comique, du 19 au 31 décembre.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Lundi 18 Décembre 2017

opera comiqueLe Comte Ory, c'est le Harvey Weinstein de l'opéra de Rossini : un homme assoiffé de conquêtes, qui terrorise les femmes alentours, abandonnées à la solitude par leurs maris partis en croisade, « contre le Sarrazin », comme le chantent merveilleusement Ory et sa bande au seconde acte. Rossini et le Moyen-âge ? Le mariage ne va pas de soi. Voilà pourquoi la première bonne idée de la mise en scène de Denis Podalydès à l'Opéra comique, est de transposer l'opéra à l'époque de son écriture, au début du XIXe siècle.  Rossini, qui vit à Paris en 1828, signe cet opéra en français, l'un de ses derniers, deux actes légers et burlesques, aux airs proches du précédent Il Viaggio a Reims. On se souvient de la version du Comte Ory, jouée au Met, il y a quinze ans, et retransmis sur les écrans de cinéma.  Juan Diego Florez tenait le rôle titre, et Diana Damrau, celui de la comtesse Adèle. La mise en scène était médiévale, les chanteurs en capes, houppelandes vives et voiles, le décor, un vaste château. Avouons que si les voix de Florez, et surtout Damrau s'avèrent toujours exceptionnelles,  ce qui nous enchantait il y a quinze ans, paraît aujourd'hui assez kitsch. C'est bien là le danger d'une farce signée Rossini.  Un risque auquel cette mise en scène à l'Opéra comique échappe de bout en bout. Denis Podalydès, qui sort du succès de ses Fourberies de Scapin au Français, demeure moliéresque ; les chanteurs sont, dans sa mise en scène, dignes des Scapin et autres grandes figures burlesques. Le rythme, les visages, les gestes sont ceux d'une comédie classique, précis, orchestrés, jamais excessifs. Un jeu tenu, qui fait intervenir les corps, autant que les visages. 

Un jeu expressionniste 

Lors de la pré-générale du 16 décembre, ce travail sur le jeu saute aux yeux. Ainsi Julie Fuchs qui endosse le rôle de la Comtesse Adèle. Ce jour là, elle ne chantait pas, se préservant sans doute pour la Générale. Elle était superbement doublée par la jeune Jodie Devos ( en photo), qui assumait aussi le rôle d'Alice dans l'opéra, chapeau !  Regret bien sûr de ne pas entendre chanter la tenante du rôle, mais suivant l'ascension de Julie Fuchs depuis quelque-temps, et notamment depuis sa performance l'hiver dernier dans Trompe-la-mort, sur la musique contemporaine de Luca Francesconi à Bastille, nous nourrissons peu d'inquiétude sur le grain singulier de sa voix, ou son aptitude à surmonter les difficultés posées par l'opéra de Rossini. En revanche, c'est la première fois que la chanteuse lyrique joue avec autant d'expressivité.  Son apparition à la fin de l'acte I, avant que le Comte Ory révèle sa dissimulation sous la soutane du père, finale célèbre, relève du mime burlesque : tour à tour éplorée et séductrice, Fuchs s'inscrit dans la ligne des actrices du cinéma expressionniste. Au second acte, Philippe Talbot se fait lui aussi comédien. L'argument s'y prête, travesti en religieuse et entouré de ses camarades de débauche, il pénètre dans le lieu où sont retranchés les femmes. Montant dans des registres aigus qu'il maitrise sans peine, Talbot danse, gigote, se dandine. Et l'on se croirait aux grandes heures de Louis de Funès. Notamment dans ce qui s'avère l'un des grands moments lyriques et comiques de l'opéra, lorsque les hommes, ayant déniché une bouteille de vin, font la fête, dansent, toujours travestis en religieuses, au gré d'un leitmotiv, « c'est charmant, c'est divin ». Rossini se réinstalle dans ce qu'il préfère, les personnages rusés et comédiens, à la mesure de son barbier. Le rythme de l'opéra, qui ne connaît aucune halte, sous la baguette de Louis Langrée,  est renforcé par les décors conçus par Eric Ruf. Au premier acte, on découvre ainsi le pouvoir vaudevillesque d'une église, les grillages du confessionnal et les portes de bois devenant les coulisses d'un jeu de masques. Vaudeville ? Dans cette mise en scène, Le Comte Ory va plus loin, et puise aux racines de la comédie, pour renouveler ce spectacle de la chasse du bonheur, comme l'écrivait Stendhal, frère spirituel de l'heureux Rossini.

 

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