Rencontre avec Paul Otchakovsky-Laurens

A l'occasion de la sortie de son film, Editeur, rencontre avec Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur des éditions P.O.L Portrait de l'homme derrière l'oeuvre de ses écrivains.
Par Damien Aubel
le Jeudi 04 Janvier 2018

pol

« C'est en sortant de Nuit et Brouillard que ma mère adoptive me révèle mes origines juives » 
 

P.O.L Un simple trio de lettres, en guise d'estampille éditoriale. Une couverture blanche, rainurée, reconnaissable entre toutes. Trompeuse simplicité. Le catalogue de la maison pratique l'art du contrepied, alignant poids lourds des hit-parades littéraires – Emmanuel Carrère, Marie Darrieussecq – et entreprises plus confidentielles, de Marc Chodolenko à Michel Manière. A l'image de P.O.L, l'homme derrière les initiales, Paul Otchakovsky- Laurens, qu'on rencontre un jour polaire d'automne dans son vaste appartement inondé de lumière dans le IXarrondissement. Sorti du tunnel d'une grippe coriace, P.O.L ne semble pas affecté. Mise sobre, parole cordiale et précise, il joue le jeu, répondant sans ambages à nos questions. Mais il y a ces yeux verts, à l'étrange et perçante intensité. Mais il y a ce film, son deuxième, Editeur, à des lieues de la banale autobiographie filmée. N'y apparaît-il pas, alternativement, sous ses propres traits mais surtout sous ceux d'une grande poupée d'enfant, conçue par Gisèle Vienne, en chemise à carreaux, au visage à la fois absent et très expressif ? C'est tout P.O.L : un art du détour, une façon de se donner par procuration, d'être toujours un peu à côté. 

Né en 1944, très tôt orphelin de père, sa mère le confie à sa cousine, Berthe, qui l'adopte. Un début dans la vie troué par un point aveugle, ou plutôt muet, qu'il circonscrit dans son premier film Sablé-sur-SartheSarthe et aussi dans Editeur. Car c'est là, à Sablé-sur-Sarthe, chez Berthe, qu'encore enfant, il est confronté quelque chose. Quoi, il ne le dira jamais vraiment, on comprend que ça a trait à la sexualité, qu'il s'agit d'un abus, mais ce n'est pas ça qui compte : « ce qui m'a le plus frappé dans cette histoire, c'est le fait de rester muet. » Comme une façon d'en parler par la bande. Rien d'étonnant, dès lors, si POL aime tant Jean Reverzy, qui écrivait « le seul poids d'un stylo me brisait le poignet », mais qui a su surmonter cette pesanteur pour écrire, ou encore Jean Cayrol, qui s'est colleté avec l'indicible des camps... 

Mais P.O.L, lui, parle plutôt par procuration, de façon détournée. On lui cite ce passage du film où, s'adressant à Marc Chodolenko, il confesse « Marc, je me suis servi de toi. » Il reconnaît « cette espèce d'enjeu plus secret qui était celui de faire parler les autres à ma place. » De l'édition comme art de porter la parole, la sienne et celle d'autrui...
On embraye sur le père disparu, ce peintre, Zeman, venu de Bessarabie en France. Peintre juif, mais la découverte de la judéité est tardive, elle a lieu à l'adolescence, et surtout dans des circonstances qui feraient un terreau fertile pour un grand drame psychanalytique : « c'était en sortant d'une projection de Nuit et Brouillard, que ma mère adoptive m'avait révélé mes origines. » Evidemment, l'épisode n'a rien de bénin : « ça m'a laissé perplexe car il y avait, y compris dans ma famille adoptive, des petites réflexions qui ressortaient à un antisémitisme léger, sans violence, mais tout de même. Ca m'avait fait un sale effet, oui. » Reste pourtant que ce qu'on attendait, une quête du père absent, n'a jamais été à l'ordre du jour : « je me suis intéressé à mon père vraiment a minima. Vous savez, il y a un adage de droit : « le mort saisit le vif ». Je ne voulais pas être saisi, voilà. ». Même façon de se détourner du psychodrame avec sa mère : lui, l'enfant adopté, continue pourtant à la fréquenter et P.O.L nous dit cela sur un ton presque prosaïque. 

Il nous parle de cette mère adoptive, Berthe, « très lettrée », qui écrivait, sans être publiée. Mais le texte décisif de l'enfance n'est pas tiré des rayonnages de la bibliothèque. S'il a lu Hector Malot, Pagnol, c'est un extrait d'un texte de l'Anglais J.B. Priestley, tiré d'un manuel scolaire, L'Anglais vivant de Carpentier-Fialip qui lui a « ouvert les yeux sur la puissance de la littérature. »

L'éditeur, les poètes et le cinéaste

Puis c'est la fac de droit, à Assas et au Panthéon, où il fréquente Jean Frémon, qu'il publie encore aujourd'hui, et toute une petite bande d'« agitateurs poétiques » réunis autour de la revue Strophes. La poésie, justement. Si le catalogue de P.O.L ressemble à une mosaïque d'écritures – quel lien entre Elsa Boyer, Joël Baqué et Santiago Amigorena ? – il y a un dénominateur commun, un principe de cohérence : la poésie qui, pour lui, est « au coeur de la littérature. » Autrement dit, chercher la poésie ailleurs que chez les poètes (dont il est par ailleurs un grand éditeur, songez à Christophe Tarkos, Emmanuel Hocquard...). 

Passage chez Christian Bourgois à la fin des années soixante, dont il salue l'enthousiasme et la générosité, puis c'est Flammarion, où il se vaccinera définitivement contre les comités de lecture, qui ne produisent, à de rares exceptions près, que de « l'eau tiède ». P.O.L en a tiré une leçon : il lit lui-même les plus de 3000 manuscrits qui arrivent chaque année. Il nous explique qu'il rentre justement d'une semaine de lecture intensive à la campagne, et qu'il a dû rédiger une soixantaine de lettres de refus. Des lettres de refus, on en entend dans Editeur, mais aussi de ces missives, souvent touchantes, qui accompagnent les manuscrits. Une règle, toujours la même là encore : se détourner un peu. Prendre ses distances : « c'est un piège de commencer à trop s'intéresser à la lettre, on a envie de connaître l'expéditeur. »

Chez Hachette, à la fin des années 70, il crée sa propre collection, déjà baptisée P.O.L et publie Perec, La Vie mode d'emploi en particulier. Et à Perec, lorsqu'il fonde, en 1983, sa propre maison d'édition, il emprunte, comme logo, une figure du jeu de go tirée de La Vie mode d'emploi. Pourquoi Perec ? « Ce qui me plaisait chez Perec, c'est ce mystère, comme chez Modiano, chez Carrère : des phrases d'une simplicité biblique, mais on reconnaît au bout de deux phrases qui les a écrites. » Le mystère du style, qui emprunte le détour de la simplicité... Ce qui n'empêche pas, au demeurant, P.OL de publier des auteurs plus « tonitruants », c'est son terme, en particulier sur les choses du sexe : Dennis Cooper, Alain Guiraudie... Sadien, P.OL. ? « Je ne pense pas en être le plus mauvais lecteur... »

Car l'homme du détour n'est pas un être de fuite. Il sait regarder les cauchemars en face. Qu'on songe au procès qui lui a été intenté par Jean-Marie Le Pen pour le livre de Mathieu Lindon, Le Procès de Jean-Marie Le Pen et que l'éditeur a perdu en 1999 : c'était comme « voir la Gorgone en face et y résister, la Gorgone étant autant Le Pen que les juges. » Et il n'hésite pas à monter au front : lorsque Camille Laurens, qu'il publiait depuis 1991, accuse en 2007 Marie Darrieussecq de « plagiat psychique », il prend la plume dans Le Monde, comme une contre-offensive contre ce qu'il estime être une « agression ». 

P.O.L, la maison d'édition, sortie des langes, publie en 1985 son premier fleuron, La Douleur de Marguerite Duras. Guiraudie, Duras, mais aussi Godard, Herzog. P.O.L et le cinéma, ce n'est pas une simple passade. Lui qui édite Trafic et a été président de l'avance sur recettes, reconnaît certes que malgré ses deux films, il n'est pas cinéaste. Sans doute parce que, pour lui, l'image est un biais, une façon détournée de faire advenir les mots : « les textes que j'ai écrits pour Editeur, je les ai travaillés, mais écrits sans difficultés. J'ai plus de facilité à écrire en sachant que ça va accompagner des images. »

Photo Franck Ferville

 

EDITEUR 
de Paul Otchakovsky-Laurens, avec Jocelyne Desverchere, Anthony Moreau... Norte Distribution, sortie le 29 novembre


 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page