On dit oui

On joue Pour un oui ou pour un non au Théâtre de poche, plaisir renouvelé du grand classique de Sarraute revisité et superbement joué. A voir tout le mois de février.
Par Benoit Solès
le Vendredi 03 Février 2017

on dit ouiAu Théâtre de Poche-Montparnasse, ce dimanche après-midi-là, un couple de spectateurs se fait des politesses : « Puis-je changer de place et m'asseoir près de l'allée ? » « Mais certainement, ma chérie, tu verras beaucoup mieux. » On semble surveiller son langage. Il ne faudrait pas, au hasard d'une formule mal calibrée du type : « Fais comme tu veux » ou « Si tu y tiens, vas-y », allumer une mèche qui déclencherait une explosion de frustrations et d'espoirs déçus, bref, un règlement de comptes. Quand on connaît le point de départ de l'iconique texte de Sarraute, mieux vaut rester prudent !

Le spectacle débute sur l'image d'un homme adossé à un mur blanc, dans un décor également presque intégralement blanc. S'agit-t'il d'un appartement design ou d'une salle d'attente aseptisée ? Est-il au paradis, ou dans un purgatoire sartrien ? Peu importe. Il semble attendre quelqu'un. Un autre homme surgit, le pas nonchalant et la dégaine juvénile. Ils entament une conversation, à moins qu'elle ne soit déjà en cours. D'âges pourtant similaire, le premier (Nicolas Briançon) paraît aussi cartésien que le second (Nicolas Vaude) semble lunaire. Deux personnages déjà complémentaires, à l'image de ces deux magnifiques acteurs, amis dans la vie depuis longtemps. Nourrissent-ils de leur propre histoire l'argument de l'auteur ? On se surprend à le penser, tant leurs regards ou leurs silences en disent parfois aussi long que les prétextes sémantiques qu'emploient leurs personnages pour se faire une « scène ». C'est ce qui s'appelle avoir de la complicité. Et cela apporte un éclairage intéressant à ce texte déjà si connu. Avec eux, la pièce gagne en humanité, en vécu, quand certaines versions plus désincarnées, plus distanciées se révélaient finalement moins convaincantes. Ici, le « couple » d'amis, également couple d'acteurs et fi nalement couple de personnages se mêlent et s'enrichissent. Ils font résonner harmonieusement ces trois plans, ces trois expériences de vie. Et quand l'un dit à l'autre : « Mais qui, vous  ? Pourquoi veux-tu absolument me mêler ? », tout le poids, toute l'exclusivité de leur monde propre remonte à la surface. D'ailleurs, l'arrivée du personnage féminin ( finement joué par Roxana Carrara) est presque vécue comme une intrusion. Et c'est finalement avec un plaisir un peu voyeuriste que l'on se passionne pour eux, que l'on s'éprend de leur histoire.

La mise en scène de Léonie Simaga est au scalpel : épurée esthétiquement, dense psychologiquement et à fleur de peau. Un peu comme quand un mot cruel semble inciser la chair. Elle évite l'écueil de représenter une querelle sémantique simpliste entre intellectuels désoeuvrés jouant au pragmatique et au poète. Elle est beaucoup plus profonde et complexe. Pendant cet échange tendu, parfois âpre et somme toute assez court (la pièce dure moins d'une heure), on découvre chez l'un la fragilité ou la force que l'on croyait plutôt voir chez l'autre et inversement. Difficile de dire qui sort vainqueur de ce combat. Sans doute aucun des deux. Les personnages se questionnent, les comédiens se répondent à égalité et l'on se dit qu'ils pourraient se rejouer cette scène -et donc nous rejouer la pièce- à l'infini et sans aucun ennui. Tant de nuances peuvent en éclairer le sens ou le perdre. À un moment, assis sur un banc l'un près de l'autre, ils se regardent simplement. Leurs ombres sur le mur blanc se bousculent et se confondent comme deux marionnettes qui se percutent. Un peu comme un coup de tête, à moins que ce ne soit une étreinte. On ne le saura jamais.

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