Les muettes de l'Histoire

Ce fut un évènement d'Avignon, Unwanted de l'Anglaise d'origine rwandaise Dorothée Munyaneza nous plonge dans une superbe expérience, aussi sonore que visuelle, donnant voix aux victimes de viol du génocide rwandais.
Par Alice Archimbaud
le Samedi 18 Novembre 2017

les muettesPhoto: Dorothée Munyaneza.

«Je suis une mère qui a rencontré des soucis de guerre » : c'est ainsi que s'annonce la première des voix captées par Dorothée Munyaneza, qui poursuit ici son travail sur les traces encore brûlantes du génocide. « Soucis de guerre » : paraphrase pudique pour dire les 250 000 viols dont furent victimes les femmes tutsis en 1994. L'expression dit à la fois toute la délicatesse et tout le déchirement qui traversent ces récits. Pour produire la matière première d'Unwanted, la chanteuse et chorégraphe part d'un travail de terrain, à la rencontre des victimes qui hantent encore les villages rwandais. Près d'elles, la dramaturge a posé une petite machine enregistreuse, et elle a écouté. 

De là, elle a fait un spectacle, intense et ramassé, au croisement de la danse, des arts visuels et de la musique. Sur scène, deux femmes, Munyaneza et la chanteuse afro-américaine Holland Andrews. Volontairement, les hommes ont été tenus à l'écart du plateau : le plasticien Bruce Clarke a posé sur la scène une massive structure de tôle ondulée, révélant peu à peu une figure féminine. Le musicien électroacoustique Alain Macé, lui, se tient à côté, devant la table de mixage, et n'apparaît que furtivement dans l'ombre du bord de la scène. En faisant du plateau le lieu exclusif de l'incarnation féminine, Munyaneza, dont les travaux préparatoires se sont nourris notamment de la lecture de Svetlana Alexievitch, cherche bel et bien à rendre à la guerre son visage de femme. 

Du viol, elle n'interroge par l'atrocité frontale, mais les entours : la violence se structure dans l'après, dans les réactions de l'entourage, dans la généalogie de colère qui se dessine lorsqu'on « attrape une grossesse » et que l'on accouche de l'enfant du criminel, non voulu, « unwanted », « hyène » féroce qu'il faut allaiter et bercer. C'est que le travail de Munyaneza ne cherche pas à reconstituer la violence de l'acte sexuel à proprement parler, mais à abolir celle du silence qui l'entoure. Le viol, crime de guerre parmi les crimes de guerre, dont le secret est aussi bien gardé par les victimes que par les bourreaux. 

De là, rien d'étonnant à ce qu'Unwanted soit avant tout une expérience sonore, restituant les voix des victimes, mais inventant aussi un très beau dispositif acoustique, fondé sur l'amplification et sur la transfiguration. La voix d'Holland Andrews offre une telle amplitude de sons, de tessitures et de rythmes qu'elle forme à elle seule un choeur entier, où s'intègre superbement la performance vocale de Munyaneza. Fondée en partie sur l'improvisation, la densité sonore ainsi produite traverse tous les registres, du lyrique au blues, se fond dans la symphonie électronique, se boucle au moyen de pédales loop, se séquence en chants, cris, claquements de dents, sons tremblés, aspirés, ravalés, avant d'exploser dans tous les amplis. 

Contre le silence, il s'agit de saturer l'espace de cette harmonie étrange, de cette splendide distorsion des voix et des sons : le saisissement naît précisément de ce contraste entre la beauté de ce qui est donné à voir et à entendre et l'horreur de ce qui est dit. Forcer le corps à exister envers et contre tout dans cet espace sonore déchiré et puissant, c'est proposer une forme de réparation : une façon de se « donner la paix », dit, très justement, l'une des victimes. 

Du 28 novembre au 1er décembre au Cent-Quatre (Paris), puis les 5 et 6 décembre à Aix-en-Provence, les 12 et 13 décembre à Meylan, les 6 et 7 février à Cergy-Pontoise.

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