Le rapport Nemtsov

C'est un document rare.
Par Caroline Fourest
le Lundi 14 Mars 2016

rapportQui pourrait bien avoir coûté la vie à Boris Nemtsov, assassiné au pied du Kremlin de quatre balles dans le dos par un commando de forces de sécurité proches du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, mis en place par le Kremlin. Comme pour Anna Politkovskaïa, on a aussitôt arrêté les exécutants, sans retrouver les commanditaires. À qui Boris Nemtsov faisait donc si peur ?

L'ancien vice-premier ministre de Boris Eltsine, rival de Poutine, ne faisait pas forcément trembler le Kremlin comme opposant politique, mais l'inquiétait sûrement comme lanceur d'alerte. Nemtsov venait de commencer l'écriture d'un rapport explosif sur « les guerres de Poutine ». Un rapport finalement rédigé après sa mort par une dizaine d'intellectuels, qui ont rassemblé ses notes et ses documents (Le Rapport Nemtsov, Actes Sud)

Court mais dense, il cont ient des témoignages et des faits accablants. Sur le crash du vol MH 17 ou la préméditation de l'annexion de la Crimée. Le rapport démontre clairement que les « petits hommes verts » ne sont pas des extraterrestres, mais bien des commandos russes déguisés en mercenaires. Après avoir traité de menteur toute personne qui osait le dire, Poutine a lui-même revendiqué l'opération dans un documentaire de propagande diffusé sur la première chaîne publique russe, où il se vante d'avoir rusé. La plupart de ses concitoyens, gorgés de propagande nationaliste, ne lui en tiendront pas rigueur. Le point sensible du rapport Nemtsov est ailleurs, dans le sort réservé aux familles de soldats russes morts en Ukraine...

On le sait aujourd'hui, les fameux « petits hommes verts » ont également été déployés à l'est de l'Ukraine, pour épauler et armer la rébellion séparatiste. Des dizaines et des dizaines de cercueils de zinc sont ainsi revenus d'un pays où la Russie n'est pas censée avoir envoyé des soldats. Et leurs familles, elles, sont censées enterrer leurs morts en toute discrétion.

Le rapport raconte le cas d'un parachutiste russe dont la femme, Oksana, a annoncé le décès de son mari sur Facebook : « La vie s'est arrêtée !!!!! Liona est mort. La cérémonie religieuse aura lieu lundi à 10 h. » Quelques heures plus tard, le message est supprimé et remplacé par un tout autre statut : « Mon mari est vivant, en pleine forme. Nous nous apprêtons à célébrer la communion de notre fille. » Étrange. Car d'après le rapport, il existe bien une nouvelle sépulture, au nom du parachutiste, dans le cimetière de la ville.

Le Kremlin a essayé de faire passer ces soldats russes morts en Ukraine pour des volontaires partis combattre sur leur temps de vacances. Le rapport rappelle qu'un soldat russe ne peut pas participer à un combat, surtout à l'étranger, sans autorisation de sa hiérarchie. Il donne aussi les montants des primes versées à ces soi-disant volontaires : le double d'un salaire normal en Russie. De quoi susciter des vocations.

Pourtant, depuis les accords de Minsk, Moscou n'est pas censé encourager les combats... Ses militaires sont donc passés de « volontaires » à « démissionnaires ». On leur a demandé de démissionner avant d'être déployés en Ukraine. Problème, et c'est là que le scandale peut nuire à Vladimir Poutine, lorsque ces militaires soi-disant « démissionnaires » meurent en Ukraine, leurs familles ne reçoivent pas de pensions... Ce serait reconnaître qu'on les a envoyés combattre. Voilà ce qui inquiète le Kremlin. Des familles ont commencé à se réunir, à contacter des avocats et des opposants. Le 27 janvier 2015, Boris Nemtsov a même envoyé une requête officielle au parquet général demandant l'ouverture d'une enquête. Un mois plus tard, il était assassiné. Un signal qui a glacé les familles et leurs avocats. Le rapport cite l'un d'eux : « S'ils ont pu assassiner Nemtsov au pied du Kremlin, alors imaginez ce qu'ils feraient de nos clients. Personne n'en saura rien. » Rien que pour ces familles, rien que pour l'homme qui est mort pour avoir voulu dire la vérité, il faut lire le rapport Nemtsov.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami