Le grand art de l'acteur occidental

Valère Novarina retrouve Dominique Pinon dans une superbe pièce, L'Homme hors de lui. Lorsque la parole de l'un renaît dans le jeu de l'autre... Reportage en pleine répétition.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Samedi 23 Septembre 2017

la colline

Dominique Pinon parcourt la scène de long en large, il tire derrière lui un ruban vierge qu'il consulte avec fièvre, et débite du ton d'un présentateur de 20 heures une série d'informations, dont quelques expressions nous sont à moitié familières : « Un attentat sous X dans la ville sainte de Provins pour donner à Dieu un signal fort », « un chien poursuivi pour zoolâtrie », « un non-événement vient de ne pas avoir lieu »....Difficile de ne pas rire aux éclats à ces pastiches délirants de la logorrhée de l'information continue. Mais nous sommes très peu dans la salle du petit Théâtre de la Colline, et je n'ai aucune envie de déranger le comédien au plateau. Valère Novarina, sans l'interrompre, monte sur scène, et lui montre comment tenir le ruban. Il redescend et précise « n'oublie pas les blocs ». J'ignore s'il s'agit d'une image musicale ou architecturale, mais les deux hommes se comprennent immédiatement.Entre mécanique et verve oratoire, satire et burlesque, absurde et lyrisme, Pinon se promène dans le texte de Novarina. Il ne cache pas cependant sa grande nervosité. Onle serait à moins : nous sommes au troisième jour de la répétition, il y en aura moins de vingt. Comme toujours chez Novarina, les choses se font au fil du travail. Pinon sera seul en scène. Il apparaît quelquefois épuisé, abattu par la création qui l'attend, puis repart, mû par je ne sais quelle injonction intérieure,et joue sur les innombrables registres qu'ilmaîtrise en athlète.

Macron à son époque olympienne

A un moment , il cesse de jouer etinterroge Novarina sur un point précis dutexte. Le metteur en scène ne dépasse pas lesexplications succinctes, reste volontairementtrès concret avec son interprète, refuse toute forme d'analyse. Je pourrais en être surprise, si une heure plus tôt, devant la porte de la salle, il ne me définissait pas le théâtre comme « l'art du matérialisme ». Il ajoutait que pour un certain nombre de grands acteurs, le plus important, c'était les chaussures. Celles que Dominique Pinon étrenne aujourd'hui sur scène, sont de ville et de cuir noir, épousant le pied à la manière d'un mocassin, et rehaussées par des talonnettes qui donnent un jeu de jambes de danseur de claquettes à la silhouette souple de Pinon.

Novarina prend son acteur à partie : « Joue-le ample, tu te souviens Macron à son époque olympienne ? ». Pinon saisit tout de suite, hausse la voix, se fait tonitruant. Régisseurs, assistante metteur en scène, techniciens sourient dans la salle. Il s'agit bien de cela, nous faire entendre les débordements de la langue, telle qu'elle se prête au jeu politique, médiatique. L'ambition de Novarina dans cette pièce est annoncée par le titre. L'Homme hors de lui est une prodigieuse décomposition, recomposition, jeu de puzzle de phrases, de récits, du langage officiel, ou intime, qui nous relie. Une chorégraphie incarnée par un homme qui jette son corps dans la bataille : Dominique Pinon. Il a rarement été aussi juste, aussi riche dans son jeu que dans cet Homme hors de lui. Novarina dit avoir écrit cette pièce pour lui, « c'est un manifeste pour l'art de l'acteur. Vous avez remarqué comme partout le langage recule afin que nous soyons de plus en plus des esclaves ? Je pense que ça va s'inverser, mais ce qui me ferait de la peine, c'est que si le langage se retirait, disparaîtrait aussi le grand art de l'acteur occidental ».

Ce jour de répétitions, il apparaît seul en scène, tel qu'il le sera dans le spectacle, mais entouré par un étrange choeur : les cinq grandes toiles peintes par Valère Novarina pour le spectacle. Ces toiles, taches de couleur vivantes, visages longilignes et traits primitifs, hallucinatoires et enfantines, entre Bacon et Rothko, se déplaceront autour de l'interprète, accomplissant une chorégraphie encore au travail ce jour là. Elles sont mises en mouvement par Richard, l'homme-orchestre de ce spectacle in progress. Des objets apparaissent dans l'esprit de Novarina, Richard court dans l'arrière-salle et revient avec des carcasses de voiture, des morceaux de bois...

L'enjeu premier s'avère pour tout le monde d'appréhender l'espace. Valère Novarina paraît ravi de l'état du travail en cours, et de la vitesse à laquelle ils sont contraints : « C'est volontairement qu'il y a peu de temps de répétition, ce spectacle, c'est comme un geste. Il ne faut pas stagner, la chose principale, c'est le jeu des énergies. La seule méthode que j'aie comme metteur en scène est d'arriver complètement vierge, d'oublier la pièce complètement, et de construire les choses peu à peu, comme la perception du spectateur.»

L'érotique de l'émotion

Dominique Pinon connaît la méthode Novarina, il joue pour la quatrième fois dans l'une de ses pièces. Un désir de collaboration qui ne l'a jamais quitté depuis ses débuts : « La première pièce que j'ai vu de Valère c'était L'Opérette imaginaire , un des grands chocs théâtraux de mon adolescence. Je me suis dit à ce moment là que j'aimerais beaucoup un jour travailler avec lui.».Mais jusqu'ici, dans leur collaboration, il ne s'agissait pas d'être seul en scène. Il en parle comme d'une pression supplémentaire. « Travailler avec Valère, c'est très bien, et en même temps, c'est un peu difficile pour un acteur. ». Ils ont déjà joué, ici à la Colline, L'Origine rouge  en 2000 dans laquelle Dominique Pinon disait un théorème d'algèbre, inoubliable. « Toute l'émotion se concentrait dans les chiffres » se souvient Novarina. Lui qui est un spectateur de théâtre No assidu, cherche à saisir ce qu'il appelle « l'érotique de l'émotion » qu'on peut atteindre à certains moments d'un spectacle. Ces points d'émotion, Dominique Pinon les fait naître de manière très impressionnante sur scène. Comme l'annonce Novarina, « Dominique va révéler le texte. Les forces viennent de l'espace, du texte, elles nous dépassent ». Novarina assume un certainmystère dans son travail, qu'il ne souhaite pas analyser, ou expliciter.

Même lorsque je l'interroge sur le rôle de ses toiles dans la pièce, il reconnaît ne pas le savoir encore précisément, mais exprime une confiance, toujours, dans ces forces de l'espace qui mettront chaque chose en place, comme un ordre qui apparaîtra. « L'idée d'une parole écrite dans l'air était un peu l'idée fondamentale de la pièce. Mon père, qui était architecte, répétait tout le temps que la peinture et le théâtre font mauvais ménage, il citait toujours l'opéra Bolivar  de Darius Milhaud, avec des décors de Fernand Léger, qui ne fonctionnait pas selon lui. Je crois que par esprit de contradiction, j'ai voulu faire ça. »

Le père pourrait être bouche bée, les toiles viennent seconder le comédien, et octroyer un peu plus de vie à la scène. « Mourir de moimême en destination des autres » décide le personnage, terriblement seul en scène. Et on repense à Beckett, ce Fin de Partie  en 2008 chez qui Pinon a été si juste. Mais ce personnage de L'Homme hors de lui  s'inscrit avant tout parmi les voix de Novarina qui s'invitent dans notre imaginaire depuis bientôt quarante ans, voix qui se fracassent sans jamais lâcher la parole.

(Photo prise au cours des répétitions par Thomas Pirel)


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