La Pythie Lavant

A voir au plus vite, Cap au pire, de Samuel Beckett, mise en scène Jacques Osinski, avec Denis Lavant. Au théâtre de l'Athénée, jusqu'au 14 janvier.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 04 Janvier 2018

LAVANT
Il a été dit à la sortie de ce spectacle, que l'on venait de rencontrer la Pythie. Il a été dit à la sortie de ce spectacle, qu'il n'y avait pas un mot à ajouter. Enfin, il a été dit « oui !», au bord des larmes, par une spectatrice du troisième rang, d'une voix rauque et émue. A la sortie du théâtre de l'Athénée ce mercredi 3 janvier, il ne faisait pas de doute que Cap au pire avait uni la salle entière dans un enthousiasme médusé. Qu'avions-nous vu ? Dans une mise en scène à l'épure, un texte radical, à l'os, tenu une heure trente, par une voix, et un corps, celui de Denis Lavant. Dans une immobilité totale et une demi-obscurité, le comédien entonne ce texte, comme l'on transmet un chant archaïque, psalmodiant les premiers mots : « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. » Le spectateur assiste, impuissant, au combat d'un homme pour s'accrocher au sens, avec la ténacité désespérée d'un alpiniste agrippé à une corniche qui s'effondre. Comme le précise la phrase la plus célèbre du texte, « Fail, Fail again, Fail better ». « Echoue mieux » dit Lavant, immobile, prostré sans doute, dans cette posture aux mains recroquevillées, à la tête penchée, qui semble sur le point de choir. 

Il fallait une franche audace à Jacques Osinski pour proposer à Denis Lavant d'incarner ce texte. Cap au pire se place à la toute fin de l'oeuvre de Beckett, puisqu'elle est l'avant dernier texte qu'il écrit en 1982, sept ans avant de mourir. Y réside la parole ultime, souffrante, le lieu inachevé vers lequel tendait plus de quarante ans d'écriture. On peut y entendre aussi la vision démunie d'un homme qui se voit vieillir. Ses pièces les plus célèbres sont derrière lui, il a près de soixante-dix ans, et choisit de revenir, enfin, à sa langue maternelle. Worstward Ho, tel est le titre initial de ce texte brut, récit et non pièce, dans lequel Beckett passe le langage, le sens, l'intelligibilité au hachoir. Un texte si précieux, et si violent pour lui, qu'il ne le traduira pas en français, et qu'il faudra attendre le début des années 90 pour que Minuit le publie dans une traduction d'Edith Fournier. Worstward Ho jeu de mots sur le nom d'un roman corsaire célèbre de Charles Kingsley, se place donc sous le signe de la piraterie. Pour Beckett, au-delà du drame inhérent à chacun de ses écrits, celui de l'échec du langage, il s'agit donc de faire une embardée vers de nouveaux rivages, de tenter une nouvelle fois l'impossible : « tant mal que pis se mettre et tenir debout. » Lavant ne bouge pas, mais au fil du spectacle, il semble que sa tête se hisse ou s'abaisse, par un étrange effet d'optique, dû à ce choix d'Osinski de placer le comédien au centre d'un carré lumineux au sol qui doit faire l'effet d'un puits. Il s'en explique dans le dossier de presse ; « on a l'impression que ça va l'aspirer. Il va être aspiré par le vide de la page blanche et en même temps ça le nourrit ». C'est en effet ce mouvement si propre à Beckett, d'une chute qui est envol, que fait vivre de manière unique Denis Lavant dans ce spectacle. 

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