LA FUITE de Mikhaïl Boulgakov

C'est la pièce oubliée du théâtre de Boulgakov. La Fuite nous lance sur les traces fantasques et mélancoliques des Russes blancs. Macha Makeïeff en fait un spectacle envoûtant. A découvrir au Théâtre Gérard-Philipe.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Samedi 18 Novembre 2017

LA FUITE

Ils sont en lice, chacun dans leur couloir, prêts à partir : les cafards apparaissent sur l'écran, trois, deux, un, c'est parti. Derrière l'écran de jeu vidéo, sur scène, des personnages debout et hurlant autour d'Arthur Arthurovitch, « le roi des cafards » chef d'orchestre du spectacle, en costume noir et gants blancs. Chacun encourage son poulain, les cafards glissent en morpions de jeux vidéo, en moins d'une minute, c'en est fini. La course de cafards ressemble à une fuite, proche de celle des personnages de cette pièce folle. Nous sommes dans le monde de Boulgakov : rien n'est plus désirable, sinon le spectacle fantasque de sa propre déchéance, rien n'est plus drôle, sinon l'imbécile et humaine possibilité de rebond. Monter La Fuite était une nécessité. Cela n'avait pas eu lieu depuis plus de quarante ans, depuis qu'elle avait été retraduite et montée par Antoine Vitez en 1970 à Nanterre. Or, par son rythme, la poétique de ses dialogues, la diversité de ses personnages, elle s'avère d'une formidable efficacité. Et par l'errance de ses personnages, d'une évidente contemporanéité. Cette contre-épopée nous fait suivre une assemblée de Russes blancs, fuyant les Bolchéviques entre 1920 et 1922, de Saint-Pétersbourg, à la Crimée, Constantinople, Paris. De leurs premiers espoirs, lors de la guerre civile entre Blancs et Rouges, jusqu'à la chute, l'exil comme unique perspective. Le mouvement premier en est la déchéance, telle qu'on la représente à l'Est : superbe, et tragicomique. Qui mieux que l'ukrainien Boulgakov, fils spirituel de Gogol, qui s'est démené face aux Staliniens toute sa vie pour faire jouer ses pièces, pouvait-il raconter cette lutte incessante pour la survie ? Surtout lorsqu'il est relu, réinterprété, par la petite fille de Russes Blancs, Macha Makeïeff, qui se réapproprie la pièce, et en fait un conte de paroles, de musique et de danse.

Ce sont huit « songes », qui reprennent les mêmes personnages, mais nous en livrent un instantané onirique, comme l'expliquait Boulgakov à la censure bolchévique qui l'empêcha de monter cette pièce en 1929 : « La Fuite est un phénomène antisoviétique » tranchait Staline, visant à éveiller la pitié pour les Russes blancs. Est-ce vraiment le cas ? Difficile à dire, tant les personnages sont aussi pitoyables que veules, attachants qu'antihéroïques. Ils sont un couple, la rousse Sérafima, incarnée par la lumineuse Vanessa Fonte, et Goloubkov, le juste et comique Pascal Rénéric. A leurs côtés, le grotesque général Tcharnota, irrésistible Vincent Winterhalter, et son amante, Liouska, impétueuse Karyll Elgrichi qui incarne aussi dans ce spectacle où chaque comédien endosse deux à six rôles, le général Wrangel, le chef militaire blanc déchu. Et puis il y a cette formidable idée de la chanteuse lyrique, Emilie Pictet, qui vient hanter la pièce. Les comédiens, issus d'univers étrangers, composent une partition maîtrisée de bout en bout. 

Lorsque nous discutons, Macha Makeïeff compare cet te pièce à « un quatuor de Chostakov itch, où tout se répond admirablement ». Ainsi du deuxième songe, l'un des plus forts, à la gare où l'on découvre l'effroyable, et ironique, général Kloudov, incarné par Geoffroy Rondeau, (à croire qu'il excelle dans l'adaptation russe, à peine l'avait-on quitté dans le Karamazov de Bellorini qu'on le redécouvre ici), qui nous mène à l'exact trouble, entre onirisme et réalisme, que Boulgakov chercha toute sa vie à rendre. Cette scène, où des ombres de pendus apparaissent derrière les murs, est écrite et jouée de telle manière que chaque personnage déraille, Séraf ima de fièvre, Kloudov de cruauté. Chacun révèle l'irrationnel qui germe en lui, et que la guerre, l'exil, la faim démultiplient. « Il fallait comprendre comment rendre le rêve au théâtre », nous explique Makeïeff qui joue, avec la collaboration de Bellorini, sur les sons et les lumières, pour créer ce lieu trouble. Elle qui a été élevée par ses grands-parents, à Lyon se souvient de cette demi-folie de l'exil :« je les voyais chaque soir revivre ce qu'ils avaient perdu. Ils étaient vraiment comme les personnages de la pièce. Ma grand-mère par exemple, collectionnait les boîtes, toutes sortes de boîtes, qu'elle adorait. Il n'y avait rien dedans ». Elle a donc choisi d'ouvrir sur la petite fille qu'elle était, dans ce petit appartement de Lyon, qui va assister à ces « songes » de Boulgakov. A sa suite, nous nous abandonnons sans mal cette semi-réalité, où les rois des cafards croisent des désaxés.

adaptation et mise en scène Macha Makeïeff. Théâtre Gérard-Philipe de Seine-Saint Denis, du 29 Novembre au 17 Décembre.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page